« J’étais bloquée face à son pouvoir de médecin »
Julia* fait partie des nombreuses patientes qui accusent le médecin gynécologue Phuoc-Vinh Tran de viols et d’agressions sexuelles. Treize ans après les faits, elle souhaite prendre la parole pour dénoncer les dégâts que causent les lenteurs de la justice.

© Lily Chavance
Elles pensaient se rendre à un rendez-vous de routine, obtenir des conseils, des recommandations, un renouvellement de pilule, une palpation, un frottis – une pratique toujours intime, souvent douloureuse, parfois gênante si le médecin est un homme – mais habituelle. Finalement, la consultation était « tout sauf un examen médical », comme le résume l’une des victimes citées dans ce que beaucoup considèrent comme « la plus grande affaire des violences gynécologiques ».
Dans l’ordonnance de mise en accusation du Dr Phuoc-Vinh Tran du 3 mars 2025 que Politis a pu consulter, les paragraphes qui décrivent en quelques lignes les auditions des plaignantes noircissent près de quarante pages. Ils renseignent sur la manière dont le médecin gynécologue, qui a exercé pendant trois décennies dans le Val-d’Oise, aujourd’hui à la retraite et placé sous contrôle judiciaire, aurait commis des violences sexuelles sur de nombreuses patientes pendant des années.
Si le docteur nie les faits, il reste accusé de 92 viols et 25 agressions sexuelles, avec 130 plaintes, dont certaines prescrites ou partiellement prescrites. Dans ses conclusions, la juge Anaëlle Prade affirme que « l’autorité naturelle et morale qui découle du statut professionnel du mis en examen a nécessairement exercé sur les patientes une forme de contrainte, en se remettant pleinement au docteur Phuoc-Vinh Tran lors de ses consultations, qui avait ainsi la libre disposition de leur corps ».
Un dossier emblématique, par le nombre important de victimes, de patientes appelées (7 500 en dix ans, selon la justice) et par les pratiques abusives qui semblent faire système pour le médecin, dont plusieurs de ses collègues avaient été alertés, mais n'ont rien fait. Mais aussi par la lenteur de la justice, après douze ans d’enquête et d’innombrables reports de procès – désormais fixé au milieu de l’année 2027, faute d’avoir une cour suffisamment grande pour accueillir les victimes, leurs familles, les parties civiles, le personnel judiciaire et les journalistes.
Une raison « lunaire », pour Julia*. Mineure à l’époque où elle se rend à son premier examen gynécologique en 2012, la désormais trentenaire revient sur les dégâts qu’ont causé ces années d’attente, sans nouvelles, à part l’assurance que plein d’autres femmes étaient concernées.
Treize ans après les faits, pensez-vous avoir été écoutée ?
Julia* : Écoutée, non. Si c’était le cas, la justice aurait fait son travail depuis bien longtemps. Quand on entend les gens mais qu’il n’y a pas de décision de justice ensuite, cela veut dire qu’on ne les prend pas en compte. Tout simplement. La raison évoquée pour justifier le report du procès, ce sont ces travaux qui doivent être faits dans la cour. Nous sommes donc plus d’une centaine de victimes à attendre que les travaux se terminent. Pas de travaux, pas de justice. C’est un argument vraiment dérisoire. En toute impunité, on peut commettre des crimes et attendre qu’on agrandisse une pièce pour pouvoir être jugé. Quand on voit que ce docteur a pu continuer à exercer après toutes ces années. Dès la première alerte, il aurait dû cesser son activité.
Le docteur Tran est accusé d’avoir abusé de l’autorité conférée par ses fonctions. Le statut de médecin a-t-il engendré des remises en question de votre témoignage par vos proches ?
J’étais très jeune quand j’ai subi ce viol. J’avais 17 ans. Je suis allé voir un gynécologue sur les conseils de ma mère. C’était la première fois que j’en consultais un. Elle n’avait pas conscience de la gravité des choses. Moi-même, je n’étais pas vraiment sûre de ce qu’il s’était passé. C’était très traumatisant pour moi. Lorsque j’ai parlé à ma mère des attouchements que j’avais
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