Les classes populaires acquises au RN ? Une cartographie inédite révèle des nuances
Au-delà des sondages, deux chercheurs, Youssef Saidi et Thomas Vonderscher, ont croisé les résultats des législatives du printemps 2024 avec les caractéristiques sociodémographiques des circonscriptions à l’échelle des bureaux de vote. Ce travail esquisse une nouvelle cartographie électorale de l’Hexagone.

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« Les maires tremblent en attendant de découvrir le niveau de réduction de leurs budgets » Déconstruire le duel des « deux France »Soirée électorale des élections européennes, 9 juin 2024, peu après 21 heures. Coup de tonnerre. Le président « jupitérien » dissout l’Assemblée nationale. Se profilent soudain « des législatives anticipées aux multiples inconnues », peut-être plus que toutes les récentes consultations électorales. Allait-on voir advenir une nouvelle catastrophe politique pour les macronistes ? Et pour la gauche ?
Nouvelle cartographie électorale de la France, Youssef Souidi & Thomas Vonderscher, éd. Textuel, coll. « Petite encyclopédie critique », 306 pages, 24 euros.
Selon bien des sondages – et nombre de prédictions répétées, parfois désireuses, par les grands médias –, Jordan Bardella aurait de fortes chances d’entrer d’ici un mois à Matignon, pour une première cohabitation avec Emmanuel Macron, et la première depuis 23 ans. Le jeune homme d’extrême droite (plutôt inculte et peu préparé pour le poste) s’y voit déjà. Nombre de ses électeurs l’y voient aussi, se mettant bientôt à en rêver à haute voix, dans leurs conversations quotidiennes dans l’espace public, non sans remarques et propos racistes décomplexés. Ce qu’a relaté Nathalie Quintane dans son dernier livre, Soixante-dix fantômes (La Fabrique, octobre 2025).
Le scrutin va confirmer la fragmentation du paysage politique et surtout sa division en trois blocs principaux, et la cartographie électorale française esquisser ce qui s’était déjà dessiné deux ans plus tôt, lors de la présidentielle et des législatives du printemps 2022.
Or, grâce à l’évolution des données du ministère de l’Intérieur après chaque scrutin – et surtout celles sociodémographiques de l’Insee – et aux instruments technologiques modernes qui permettent de les croiser, il est désormais possible d’élaborer une cartographie électorale plus fine, plus précise. À l’échelle de chacun des 70 000 bureaux de vote – et non plus des seules communes, arrondissements ou cantons.
« Territoires plus petits et plus homogènes »
C’est là tout l’apport de cette « nouvelle » cartographie électorale de la France, dessinée à partir des résultats des législatives du début de l’été 2024, en les mettant « en regard avec les caractéristiques sociales des quartiers, villages, et surtout des bureaux de vote ». Les deux auteurs, Youssef Souidi et Thomas Vonderscher, socioéconomistes formés respectivement à l’EHESS et à l’ENS de Paris-Saclay, portent une grande attention à la méthodologie statistique pour esquisser ce tableau fondé sur ces résultats électoraux.
En se focalisant principalement sur les niveaux de vie des électeurs à l’échelle de leurs bureaux de vote, cette méthode réduit ainsi les risques de simplifications. Les auteurs ont ainsi analysé une France électorale à partir de « territoires plus petits et plus homogènes », braquant en quelque sorte « sur la France politique un microscope dernier cri ». Ils se démarquent ainsi des analyses, certes sérieuses, aujourd’hui en vogue d’un Jérôme Fourquet, directeur à l’Ifop, qui conjuguent sondages et résultats des urnes.
À un niveau de vie ne correspond pas à un seul comportement politique.
Leur travail s’inscrit davantage dans la lignée de celui de Julia Cagé et Thomas Piketty qui, dans une démarche d’abord historique sur les deux siècles derniers, ont suivi peu ou prou la même méthodologie, croisant les deux mêmes types de données pour leur Histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France 1789-2022 (Seuil, 2023).
Sans pouvoir ici décrire l’ensemble de leurs conclusions de cette étude d’une grande finesse, quelles sont les grandes tendances qu’ils mettent en lumière ? Les auteurs insistent sur le fait qu’on ne saurait nier qu’il existe « un lien entre le niveau de vie et les préférences électorales », même s’il est « important de rappeler qu’à un niveau de vie ne correspond pas à un seul comportement politique ».
Ainsi, soulignent les chercheurs, « des phrases du type […] “les classes populaires sont aujourd’hui acquises au RN” sont des raccourcis nécessairement réducteurs ». Mais si « le niveau de vie n’induit pas mécaniquement un seul type de comportement politique, il n’en reste pas moins qu’il existe une corrélation qui permet de mieux comprendre le paysage politique » sous le second quinquennat d’Emmanuel Macron.
Ainsi, pour résumer les grandes lignes de ce panorama géographique et social, les cartes et les tableaux montrent clairement trois grandes tendances. Si l’abstention croît de façon linéaire avec la hausse de la pauvreté, le score de la coalition présidentielle (macroniste), lui, « augmente régulièrement avec le niveau de vie ». Celui de la droite traditionnelle (LR et divers droite) suit la même progression, mais en restant moindre. Dans les bureaux de vote des zones les plus favorisées, il atteint un score bien plus élevé que dans les quartiers populaires (où il est quasiment absent), sans atteindre le volume de voix de la Macronie.
Le RN, populaire auprès des classes moyennes
Quant au vote RN, contrairement à ce qui est souvent allégué, il ne recueille pas la plus grande partie de ses suffrages dans les bureaux de vote les plus populaires – ni les plus riches d’ailleurs –, mais “fait la course en tête dans une très large classe moyenne”. En particulier, sur une échelle des niveaux de vie allant de 1 à 20, des plus défavorisés (rang 1) aux plus aisés (rang 20), c’est dans les bureaux des rangs 4 à 11 où ses scores sont les plus élevés. Soit la partie basse de qu’il est convenu d’appeler la classe moyenne.
Enfin, en ce qui concerne le vote en faveur du Nouveau Front Populaire (NFP) : ils sont élevés dans les premiers segments de revenus (les plus défavorisés) pour décroître progressivement au sein de la classe moyenne plus le niveau de vie augmente, avant de retrouver un niveau important dans les dernières strates des revenus les plus élevés.
On découvrira évidemment bien d’autres nuances, notamment géographiques, mais la lecture de cette cartographie très fine contribuera à battre en brèche nombre de préjugés, résumés ou idées reçues. Ce qui en fait un outil des plus précieux pour lire notre France électorale aujourd’hui.
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