Trump et Netanyahou, un même mépris pour le peuple iranien

Les deux dirigeants alliés dans leur attaque massive de l’Iran poursuivent en réalité des objectifs différents : négocier l’abandon du programme nucléaire et les prix du pétrole pour le président américain, tandis que le premier ministre israélien souhaite élargir l’hégémonie de son pays au Moyen-Orient.

Denis Sieffert  • 3 mars 2026
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Trump et Netanyahou, un même mépris pour le peuple iranien
Dans une manifestation à New York contre la guerre en Iran, le 3 mars.
© Adam Gray/Getty Images/AFP

Une phrase lancée à l’adresse des Iraniens a de quoi faire frémir tous ceux qui ont de l’empathie pour ce peuple : « Prenez le pouvoir ! » L’auteur en est évidemment Donald Trump, toujours aussi irresponsable ou indifférent quand il s’agit du sort des peuples. Certes, Ali Khamenei, le guide suprême, est mort, et avec lui, le chef des gardiens de la révolution, Mohammad Pakpour, et Ali Shamkhani, proche conseiller du guide.

Certes, le pouvoir est décapité, même si l’on s’est empressé à Téhéran d’annoncer la nomination d’un conseil de transition présidé par l’ayatollah Alireza Arafi. Mais la phrase de Trump fait peur, car si le régime n’a pas les moyens de riposter à l’armada américano-israélienne, il peut encore tirer sur les manifestants, comme il l’a fait au mois de janvier. C’est même probablement tout ce qui reste au régime : sa capacité à se venger sur son peuple. Au mois de janvier déjà, Trump avait invité les habitants de Téhéran à partir à l’assaut du régime à mains nues. On se souvient de son « Allez-y, l’aide est en chemin ». Mais l’aide n’était pas en chemin.

La mort du guide suprême n’est pas la disparition du régime.

Bilan : 40 000 morts. On l’a déjà oublié ! Évidemment, on ne peut que se réjouir de la disparition du tyran. Ce serait trop long ici de récapituler tous les massacres commis aux ordres de cet homme depuis trente-sept ans. N’en citons que deux : en 2009, quand la population a manifesté contre la fraude électorale, et en 2022, quand les femmes sont descendues dans la rue après l’assassinat de Mahsa Amini, coupable d’avoir mal ajusté son voile. Chaque fois, la répression a été épouvantable. On peut donc craindre le pire aujourd’hui d’un régime aux abois.

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Que feront alors MM. Trump et Netanyahou, à part bombarder encore et encore ? Pas question en tout cas pour les États-Unis d’intervenir au sol. Or, on ne change pas un régime avec des missiles. C’est pourquoi, au-delà de la joie communicative que peut inspirer le spectacle des jeunes Iraniens dansant dans la rue, on ne peut se réjouir complètement de la performance militaire et technologique des États-Unis et d’Israël. La mort du guide suprême n’est pas la disparition du régime.

Interrogations

La situation est lourde de deux interrogations : le système peut-il se fissurer, des dignitaires peuvent-ils hisser le drapeau blanc pour sauver leur peau à tout prix ? Et, du côté des oppositions, existe-t-il des possibilités de se structurer pour esquisser une solution démocratique qui ne soit pas à la solde de Trump, avide de mettre la main sur les ressources pétrolières du pays ? Deux interrogations dont dépend le sort de milliers de jeunes gens qui risquent d’être pris dans l’illusion d’une transformation rapide.

Une autre raison nous interdit de céder à un optimisme aveugle : la nature politique des « justiciers ». Netanyahou qui liquide Khamenei, c’est un assassin qui tue un autre assassin. On a parlé de 40 000 morts en Iran au mois de janvier, mais il ne faudrait surtout pas oublier les 70 000 morts, et sans doute beaucoup plus, de Gaza, et les raids meurtriers en Cisjordanie. Ni oublier la guerre aux migrants, au savoir et à la science menée par Trump aux États-Unis.

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Il est probable que l’Israélien et l’Américain tireront profit sur le plan intérieur des exploits de leurs militaires et de leurs services de renseignement. Au moins à court terme. Mais il serait désastreux que la tête du dictateur iranien soit brandie comme un trophée qui permette aux deux dirigeants de poursuivre dans les espaces politiques qui sont les leurs, voire au-delà, les pires atteintes aux droits humains.

Une alliance sans objectifs communs

Comme toujours dans ce genre de situation, il est urgent d’attendre avant de tirer un bilan. Les États-Unis sont sans doute militairement invincibles, mais ils sont fragiles moralement et socialement. Que d’autres militaires états-uniens tombent après les quatre premiers morts sur une base du Golfe, et l’opinion déjà hostile à toute intervention pourrait faire fortement pression sur Trump. Le président américain surjoue toujours le duel d’homme à homme, Maduro au Venezuela, Khamenei en Iran. Pour lui, le sort des peuples fait partie de l’intendance. « J’ai trois noms pour diriger l’Iran », a-t-il confié sur son réseau social, témoignant une fois de plus de l’affligeante indigence de sa pensée politique.

La vérité, c’est que Trump s’est fait dicter son agenda par Netanyahou.

Vingt-quatre heures après les premières frappes, il était déjà en quête de nouveaux interlocuteurs iraniens pour relancer une négociation qu’il avait lui-même interrompue alors que, du propre aveu des médiateurs omanais, elle était en bonne voie. La vérité, c’est que Trump s’est fait dicter son agenda par Netanyahou. Car, au contraire de son allié américain, le premier ministre israélien a un objectif clair. Il ne se satisfait pas d’un changement de tête en Iran. Et il dispose d’un fort soutien de son opinion. C’est le résultat d’années de propagande, et d’une volonté sans faille d’éliminer tout ce qui pourrait faire obstacle à l’expulsion des Palestiniens, ou à leur totale soumission.

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Les monarchies du Golfe sont déjà domestiquées. Le Hezbollah est en cours de liquidation, avec un nouveau tapis de bombes sur le Sud-Liban, et une invasion terrestre des troupes israéliennes. Les fascistes israéliens Ben-Gvir et Smotrich peuvent poursuivre sans retenue leur projet messianique en Cisjordanie. Un autre facteur pourrait amener Trump à lâcher son allié israélien plus tôt que prévu. Les prix du pétrole et du gaz, et plus globalement un risque de crise financière. Les cours du pétrole ont grimpé de 9 % lundi. Et ceux du gaz de 50 %. Les menaces qui pèsent sur le détroit d’Ormuz par lequel transite 20 % du pétrole mondial ne peuvent laisser indifférent le président américain.

Un même mépris pour le peuple iranien

Enfin, dans une quasi-indifférence occidentale, les victimes civiles se multiplient. Les commentateurs parlent avec jubilation des quarante hiérarques du régime abattus, mais beaucoup moins des centaines de civils victimes « collatérales » des frappes israélo-américaines. Un hôpital de Téhéran a été frappé, et une école, à Minab, dans le sud du pays, a été entièrement détruite, provoquant la mort de cent jeunes filles. Le mythe des frappes chirurgicales se perpétue de guerre en guerre, depuis les bombardements américains sur l’Irak en 1991. Anéantir le pays s’il le faut pour liquider la République islamique ne fera pas peur à Netanyahou.

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En revanche, faire tomber le régime n’est pas l’objectif des États-Unis. Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense, l’a dit. Donald Trump l’a répété. Trouver un bon interlocuteur pour négocier l’abandon du programme nucléaire et les prix du pétrole suffirait à leur bonheur. Et tant pis pour les Iraniens que Trump continue négligemment d’exhorter au « courage » depuis sa luxueuse villa de Mar-a-Lago, en Floride. C’est d’ailleurs le trait commun du président états-unien et du premier ministre israélien : un total mépris pour le peuple iranien.

La guerre d’Iran n’a pas fini de répandre son onde de choc dans le monde.

L’un et l’autre ont en ligne de mire leurs élections d’octobre et de novembre. Avec des tendances contraires. La poursuite de la guerre sert Netanyahou qui veut être celui qui a affirmé l’hégémonie militaire d’Israël sur tout le Moyen-Orient. Elle dessert Trump qui avait promis de ne plus jamais mettre le doigt dans l’engrenage d’une guerre extérieure. Cette distorsion des objectifs risque d’être le gros problème des deux alliés dans les jours et les semaines qui viennent.

Si l’on voulait à tout prix trouver un aspect positif aux événements actuels, c’est du côté de la guerre d’Ukraine qu’il faudrait la chercher. L’armée de Poutine fait une grosse consommation de drones Shahed de fabrication iranienne. Si les réserves venaient à se tarir, ce serait une bonne nouvelle pour l’Ukraine. La guerre d’Iran n’a pas fini de répandre son onde de choc dans le monde.

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