Un bloc réactionnaire en marche

Pendant que la gauche s’enlise dans ses divisions, un bloc réactionnaire s’organise et gagne du terrain, loin des grandes métropoles. Derrière des résultats en trompe-l’œil, l’extrême droite s’enracine, banalise son pouvoir et rapproche dangereusement les droites.

Pierre Jacquemain  • 25 mars 2026
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Un bloc réactionnaire en marche
Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN) et Marine Le Pen, présidente du groupe parlementaire du parti, lors d'un rassemblement organisé à la suite des résultats du premier tour des élections municipales de 2026, à Châlons-en-Champagne, le 18 mars 2026.
© Sameer AL-DOUMY / AFP

Les municipales viennent de livrer un enseignement que beaucoup, à gauche, refusent encore de regarder en face : pendant qu’elle débat sans fin de ses désaccords, un bloc adverse se structure, s’élargit et s’enracine. Lentement, patiemment, mais sûrement. On a beaucoup commenté, souvent avec un certain soulagement, les contre-performances du Rassemblement national dans les grandes métropoles. À l’exception notable de Nice (1), le parti de Jordan Bardella échoue encore à conquérir les sommets urbains du pays. Mais s’arrêter à cette lecture, c’est passer à côté de l’essentiel.

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Gagnée par son allié Éric Ciotti (UDR).

Le RN s’installe durablement dans celle où se jouent pourtant des équilibres décisifs.

Car ailleurs, dans cette France des villes moyennes et des territoires souvent relégués, l’extrême droite poursuit son travail d’implantation. Le bassin minier du Nord mais aussi Carcassonne, Castres, Carpentras, Liévin, Agde, Orange, La Flèche ou encore Montargis : autant de prises, autant de points d’appui. Ce n’est pas une vague spectaculaire, c’est une marée lente. Et c’est précisément ce qui la rend dangereuse.

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Le RN ne domine pas encore la France des grandes villes, mais il s’installe durablement dans celle où se jouent pourtant des équilibres décisifs. Là, il ne se contente plus de protester : il administre, il normalise sa présence, il banalise son discours. Et, surtout, il concurrence désormais frontalement les autres droites sur leur propre terrain.

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Car c’est bien l’autre leçon majeure de ce scrutin : la recomposition d’un bloc réactionnaire, où les frontières entre droite classique et extrême droite deviennent de plus en plus poreuses. Non pas forcément par des accords formels mais par des pratiques électorales de plus en plus assumées. Dans plusieurs villes, les électeurs ont ainsi opéré des reports massifs qui disent tout d’une évolution profonde.

Signaux

À Marseille, une partie massive de l’électorat de Martine Vassal (LR) s’est tournée vers Franck Allisio, candidat du RN. À Limoges, le mouvement inverse s’est produit : les électeurs du RN ont soutenu le candidat de droite le mieux placé pour battre la gauche. Ce ne sont pas des accidents. Ce sont des signaux. Ils traduisent l’émergence d’une logique de bloc : face à la gauche, tout devient possible, y compris l’effacement des lignes rouges que l’on disait infranchissables. Ce qui se dessine, ce n’est pas seulement une alliance électorale ponctuelle, mais une convergence idéologique en acte : une manière de faire front commun, sans toujours le dire, mais en le faisant.

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Et pendant ce temps, à gauche, que fait-on ? On se divise, on se soupçonne, on s’épuise dans des querelles d’appareil pendant que le terrain se dérobe. On regarde le RN comme un adversaire lointain, presque abstrait, alors qu’il est en train de devenir une force de gouvernement locale, enracinée, structurée. Le danger n’est pas seulement électoral, il est politique. Et il est déjà là. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder où se situe aujourd’hui Marine Le Pen.

La gauche, faute d’unité et de lucidité, risque de regarder passer l’histoire.

Elle ne se contente plus de labourer le terrain national : elle s’affiche à l’international aux côtés de dirigeants qui incarnent une remise en cause frontale de l’État de droit. Sa présence en Hongrie pour soutenir Viktor Orbán n’est pas un détail. C’est un signal politique majeur. Orbán, c’est un pouvoir qui s’attaque à la justice, à la presse, aux libertés fondamentales. Un dirigeant sanctionné par l’Union européenne pour ses atteintes répétées aux droits fondamentaux. Un allié objectif de Vladimir Poutine, allant jusqu’à freiner l’aide européenne à l’Ukraine en pleine guerre.

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C’est avec ce modèle que Marine Le Pen choisit de s’aligner. C’est ce cap qu’elle assume. Alors non, ces municipales ne sont pas une simple échéance locale. Elles dessinent une trajectoire. Celle d’une extrême droite qui s’enracine, d’une droite qui s’en rapproche, et d’une gauche qui, faute d’unité et de lucidité, risque de regarder passer l’histoire. Le problème n’est plus de savoir si le danger existe. Il est de savoir si nous sommes encore capables d’y répondre.

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Parti pris

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