« Je vous écris depuis une cellule exiguë, loin de ma terre »

Ali, un Palestinien, s’est vu retirer son statut de réfugié en février 2025 après des accusations qui auraient été transmises à la France par Israël. Depuis la maison d’arrêt où il se trouve, il témoigne d’une vie brisée par l’occupation.

• 1 avril 2026
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« Je vous écris depuis une cellule exiguë, loin de ma terre »
© Jennifer Grismer / Unsplash

Je m’appelle Ali. Je suis né dans la ville de Naplouse, et ma famille est originaire de Jaffa, d’où elle a été expulsée de force lors de la Nakba, en 1948. Ma famille s’est ensuite installée dans le camp de réfugié·es de Balata, près de Naplouse, où j’ai grandi dans un environnement instable, vivant sous le poids et la peur constante de la violence du colonialisme.

Depuis mon enfance, ma vie a été toute sauf ordinaire. J’ai grandi en assistant à des arrestations et des raids nocturnes et en voyant des soldats lourdement armés patrouiller dans les rues du camp. Mais l’événement qui a bouleversé ma vie à jamais s’est produit lorsque j’avais quatorze ans. Mon petit frère, Muhammad, qui n’avait que huit ans, mangeait paisiblement, juste devant notre maison lorsqu’un soldat de l’armée d’occupation israélienne a tiré une balle qui l’a atteint en plein cœur.

Mon frère s’est effondré sous nos yeux. Il est mort avant que nous ayons pu faire quoi que ce soit pour le sauver. Les forces d’occupation nous ont même interdit de l’enterrer pendant trois jours. À ce moment-là, je n’ai pas seulement perdu mon frère. C’est mon enfance tout entière qui m’a été volée.

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Mais ce n’était pas la seule tragédie que ma famille ait dû affronter. Mon père lui-même a été arrêté à plusieurs reprises. Et le harcèlement de l’occupation l’a suivi toute sa vie, même le soir de ses noces, lorsque des soldats ont pris d’assaut notre maison et l’ont emmené. Malgré son absence, ma mère a insisté pour que le mariage ait lieu, tentant de préserver ce qui lui restait de dignité face à une réalité impitoyable.

« J’ai été arrêté pour la première fois à l’âge de seize ans »

Lorsque nous avons essayé d’obtenir justice par les voies légales pour mon petit frère tué par Israël, nos efforts ont été vains et cela s’est retourné contre nous. J’ai été arrêté pour la première fois en 2006, à l’âge de seize ans, et soumis à un interrogatoire brutal avant d’être condamné à quatre ans de prison sur la base d’accusations fabriquées de toutes pièces. Après ma libération, les arrestations et le harcèlement ont continué. Par la suite, j’ai été arrêté trois fois sans motif valable ni accusations claires et on m’a même empêché d’assister aux funérailles de mon père. Les autorités de l’occupation ne m’ont libéré qu’après son enterrement.

Je n’écris pas ces mots pour susciter la pitié ou la compassion, mais pour exiger la justice.

En 2015, j’ai été expulsé de force de mon pays, et l’année suivante je suis arrivé en France où j’ai demandé l’asile. La France a reconnu la gravité de ma situation et m’a accordé sa protection. Je pensais enfin avoir trouvé un endroit où je pourrais vivre en paix et commencer une vie normale, loin de la peur et des arrestations.

Mais aujourd’hui, j’écris ces mots depuis une cellule d’une prison française, où je suis détenu depuis près de deux ans en détention provisoire dans le cadre d’une enquête judiciaire toujours en cours et pour laquelle aucune date de procès n’a encore été fixée. Cette enquête est fondée principalement sur des informations fournies par les autorités israéliennes, celles-là mêmes dont la France a reconnu qu’elles représentaient un danger pour moi, sans qu’aucune preuve matérielle tangible n’ait été présentée jusqu’à présent pour étayer les accusations portées contre moi.

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Il est difficile de décrire ce que je ressens en tant que père, loin de mes enfants et de mon épouse, qui lutte contre le cancer tandis que mes enfants grandissent sans que je ne puisse être présent à leurs côtés. Je me sens pris au piège entre exil et emprisonnement, entre des systèmes politiques et juridiques dans lesquels je ne peux faire entendre ma voix.

Mon histoire n’est pas un cas isolé ; elle fait partie de l’histoire d’un peuple tout entier, qui vit depuis des décennies sous l’occupation, et qui n’a connu que le déplacement et la guerre. Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes, des enfants sont tué·es à Gaza, des maisons sont détruites et nos jeunes sont arrêté·es tous les jours en Cisjordanie.

Mon neveu a été arrêté récemment, le jour de ses seize ans, et transféré en détention administrative pour une durée de 6 mois, sans inculpation ni procès, alors qu’il fêtait son anniversaire avec ses ami·es. Je me demande : quel avenir reste-t-il à un peuple qui endure une telle violence et une telle injustice, génération après génération ?

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« La justice finira par triompher »

Quel crime mon peuple a-t-il commis pour vivre ainsi entre l’occupation de sa patrie, l’exil, dispersé à travers le monde, et la prison dans les pays où il cherche refuge ? Sommes-nous puni·es pour être né·es Palestinien·nes, ou parce que nous refusons d’oublier notre terre, notre histoire et refusons d’abandonner notre droit à une vie digne ?

Je n’écris pas ces mots pour susciter la pitié ou la compassion, mais pour exiger la justice. Je crois toujours que les valeurs fondatrices de la République française, liberté, égalité et l’État de droit, doivent s’appliquer à tous·tes, y compris à un réfugié palestinien comme moi. Et je crois que maintenir une personne en détention provisoire pendant des années sans jugement est une injustice tout aussi cruelle que celle que j’ai fuie.

Lorsque la justice est bafouée ne serait qu’une fois, c’est son essence même qui s’en trouve menacée.

Mon histoire est celle de milliers de Palestinien·nes vivant entre prisons, exil et camps de réfugié·es. Aujourd’hui, je suis en France, et mon cas dépasse ma situation individuelle : la population du pays qui m’a accueilli et promis la protection a un rôle particulier à jouer dans la lutte contre cette injustice. La justice est indivisible, lorsqu’elle est bafouée ne serait qu’une fois, c’est son essence même qui s’en trouve menacée.

Je vous écris depuis une cellule exiguë, loin de ma terre, dont l’air et l’odeur du pain frais me manquent. Mais l’espoir est toujours vivant. Je persiste à croire qu’une parole sincère peut fissurer les murs et parvenir à se faire entendre, et que notre humanité peut triompher face aux puissants, au silence et à la froideur de leurs procédures. N’oublions jamais, que même si elle se fait attendre, et qu’elle tarde à nous apparaître, la justice finira par triompher.

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