Être artiste handi·e à l’ère de la tokénisation
En s’empressant de mettre en lumière des figures symboliques de la différence sans questionner les inégalités structurelles, les espaces culturels mettent un voile supplémentaire sur le prix exorbitant du validisme que les artistes sont toujours les seul·es à payer.
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© ADEK BERRY / AFP
Au lendemain du vernissage de « Normes Corps » au Palais de Tokyo, Benoît Pieron, l’un des artistes contemporain·es handi·es exposé·es, révèle via un post Instagram ses sacrifices pour prendre part à l’exposition. « J’ai perdu toute la stabilité et le cadre que j’avais réussi à me construire ces dernières années », déplore-t-il avant de relativiser : « Je savais ce que je faisais et je suis en vie. L’exposition existe et elle est bien vivante. »
Le plasticien mesure sa chance d’avoir sa place en 2026 dans une si grande institution de création contemporaine. À l’étage du dessous, sont présentés des rushes de performances par Cheryl Marie Wade, poétesse handicapée originaire de Berkeley, qui, elle, n’aura pas vu son art intégrer la scène parisienne de son vivant.
En France, les données sur la représentation des artistes handi·es dans le secteur culturel sont quasiment inexistantes.
En France, les données sur la représentation des artistes handi·es, aussi appelés artistes crip, dans le secteur culturel, sont quasiment inexistantes. Lors d’un débat à l’Institut national d’histoire de l’art en février 2024, No Anger, performeur crip, nomme leur invisibilisation en s’appuyant sur une enquête du British Council délivrant des chiffres européens en 2021. Pas plus que 16 % des professionnel·les du monde de l’art ont indiqué être familièr·es de travaux d’artistes handicapé·es, 52 % d’entre elleux en ont une faible connaissance, voire très faible, et 17 % confient ne pas en avoir vu durant les deux dernières années.
Malgré des avancées légales – notamment l’obligation d’employer 6 % de personnes handicapées instaurée par la loi de 1987 et renforcée par celle du 11 février 2005, ainsi que la création en 2016 du statut de travailleur indépendant handicapé –, aucune mesure ne prend réellement en compte la situation spécifique des artistes concerné·es. Seul l’accès à la culture leur est en principe garanti, bien qu’il demeure partiellement effectif avec 34 % des établissements encore inaccessibles. Pour les artistes concerné·es, le constat est clair : iels sont davantage envisagé·es dans le public que sur le devant de la scène.
Le prix exorbitant du validisme
L’actrice Nélia Keciri, vue récemment dans la série Nouveau Jour de M6 raconte ses mauvaises expériences de tournage : « Je jouais une jeune fille complexée par sa prothèse et j’étais très mal à l’aise avec l’écriture de son personnage qui était très stigmatisante. » Après un bref silence, elle ajoute : « Je regrette de n’avoir pas su poser ma limite. »
La présence ponctuelle d’une personne handicapée dans une programmation ou un collectif ne garantit en rien l’inclusivité réelle d’une structure.
La présence ponctuelle d’une personne handicapée dans une programmation ou un collectif ne garantit en effet en rien l’inclusivité réelle d’une structure. Et la sociologue Rosabeth Moss Kanter popularise dès les années 1970 la notion de token pour discuter de cette visibilité soudaine d’une personne issue d’un groupe minorisé dans un espace culturel. Elle observe que le passage d’invisible à visible ne réhabilite pas les sujets concerné·es s’il ne s’accompagne pas d’une réelle prise en considération de leur condition.
Les mouvements de justice sociale et la vulgarisation de leurs principaux enjeux auprès d’un plus large public sont à l’origine d’un désir réel de faire apparaître plus de diversité dans l’espace public. Celleux considéré·es hier comme des charges improductives se voient ainsi désormais attribuer une valeur inédite sur le marché de la création et, de fait, un potentiel de capitalisation pour les entreprises.
Reste qu’en s’empressant de mettre en lumière des figures symboliques de la différence sans questionner les inégalités structurelles, les espaces culturels mettent un voile supplémentaire sur leurs incohérences et, par la même occasion, sur le prix exorbitant du validisme que les artistes sont toujours les seul·es à payer.
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