Meloni : derrière le vernis modéré, un défouloir politique

En trois ans et demi à la tête du gouvernement italien, Giorgia Meloni a tenu la distance sans vraiment tenir ses promesses de révolution néofasciste.

William Jean  • 8 avril 2026
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Meloni : derrière le vernis modéré, un défouloir politique
Le 28 septembre 2024, à Rome, lors de la Journée internationale de l’avortement médicalisé.
© Andrea Ronchini / NurPhoto via AFP

Voilà près de 1 300 jours que Giorgia Meloni s’est installée au palazzo Chigi, la résidence des premiers ministres d’Italie. Arrivée comme une outsider promettant un bouleversement néofasciste à la tête de la grande botte, l’euphorie de la campagne électorale de 2022 s’est dissipée.

Pour la première fois depuis son élection, la cote d’approbation de Meloni est descendue à 41 % selon Ipsos, portée à son plus bas niveau par une série de scandales. Elle paye aussi sa proximité avec Donald Trump, qui s’est retournée contre elle à mesure que la brutalité de la géopolitique trumpiste a mis l’Italie dans une position inconfortable vis-à-vis de ses partenaires européens et de la population italienne.

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Pour comprendre le mandat de Meloni, il faut d’abord regarder vers la Méditerranée et la question de l’immigration, cheval de bataille de son parti Fratelli d’Italia. En 2022, la candidate martelait sa volonté d’imposer un « blocus naval » et de stopper « l’invasion migratoire ». Un an après, en novembre 2023, un traité est signé entre le gouvernement italien et les autorités albanaises. Avec un coût estimé à 160 millions d’euros par an pour l’Italie, l’accord visait à mettre en place des « hubs de retour », ou plutôt des centres de rétention et de déportation sur le territoire albanais pour les demandeurs d’asile.

Piégées

Le projet s’est vite effondré sous le poids de ses propres contradictions. En un an de fonctionnement, 132 personnes auraient été envoyées dans ces centres. Et le gouvernement s’est vite heurté à la réalité économique et démographique de la péninsule. Selon les projections de la Division de la population des Nations unies, l’Italie devrait subir la pire chute démographique dans les prochaines décennies : après un pic à 59,3 millions d’habitants en 2014, sa population chuterait à 35 millions d’ici à la fin du siècle.

Sur les quelque 160 000 entrées prévues pour 2024, à peine 40 000 ont effectivement abouti à un permis de séjour.

L’immigration totale a augmenté, atteignant plus de 450 000 arrivées en 2024, un record depuis 2010. En raison des pénuries de main-d’œuvre, le gouvernement a même publié un décret autorisant 500 000 entrées pour des travailleurs extra-européens sur la période 2026-2028. Cependant, la gestion de ces flux s’avère chaotique. Au cœur de ce fiasco bureaucratique : le « click day ». Plutôt que d’évaluer les dossiers sur le fond, l’administration se contente de classer les candidatures par ordre chronologique d’arrivée.

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Selon le centre d’études et de recherches Idos, les « décrets flux » sont « de plus en plus utilisés à des fins d’exploitation au travail » et concerneraient surtout des hommes migrants absorbés dans des formes d’emploi irrégulier, voire « para-esclavagiste ». Sur les quelque 160 000 entrées prévues pour 2024, à peine 40 000 ont effectivement abouti à un permis de séjour, laissant une large majorité des personnes venues travailler en Italie piégées dans une situation irrégulière. Le gouvernement a dans le même temps multiplié les accords avec des pays comme la Tunisie ou la Libye pour bloquer les départs, quitte à déléguer le contrôle des frontières à des régimes qui bafouent les droits humains.

Une continuité néolibérale

Le choc néofasciste s’est vite mis à la remorque des politiques libérales européennes. Pour percevoir les centaines de milliards d’euros du plan de relance européen post-covid (Next Generation EU), il fallait rassurer les marchés. Et l’Italie est la première bénéficiaire de ce plan. Au total, le pays a reçu près de 200 milliards d’euros. Le ministre de l’Économie, Giancarlo Giorgetti, déjà en poste sous Mario Draghi, a poursuivi sa politique économique.

La coalition gouvernementale s’est cherché un défouloir politique. C’est sur le champ de bataille de la culture qu’elle a lancé toutes ses forces.

À la place, le gouvernement a manié la hache contre les aides sociales, supprimant dès 2023 le « revenu de citoyenneté » (l’équivalent du RSA), mettant des centaines de milliers de familles dans une situation précaire, particulièrement dans le sud du pays. Les mesures de compensation se sont limitées à des maintiens de baisses d’impôt sur le revenu et à quelques « bonus bébé » pour chaque naissance, loin de suffire face à l’inflation.

Si l’économie ne roule pas, la coalition gouvernementale s’est cherché un défouloir politique. C’est sur le champ de bataille de la culture qu’elle a lancé toutes ses forces. Quand Meloni entend les mots « hégémonie culturelle », elle sort son revolver, et depuis trois ans elle tire dans toutes les directions. Le 6 avril 2023, juste six mois après son élection, elle organise des états généraux de la culture, baptisés « Penser l’imaginaire italien ». Le but : transformer le paysage culturel en un récit national réactionnaire.

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Des proches du pouvoir se sont vu offrir des postes dans de grandes institutions culturelles comme le festival de cinéma la Biennale de Venise, ou encore au ministère de la Culture, dont la direction revient à Alessandro Giuli, ancien militant néofasciste qui, s’il jure s’être « désintoxiqué » de son passé, tient à représenter toutes les « forces culturelles » du pays, dont les nationales-conservatrices, « qui n’étaient pas assez représentées », selon lui. La télévision publique, la RAI, n’y a pas échappé non plus. Surnommée « TeleMeloni » par ses détracteurs, elle a subi une mise au pas qui a conduit Reporters sans frontières à alerter sur la dégradation de l’indépendance journalistique dans la péninsule.

Droits des femmes et des minorités sous pression

Cette volonté de remodeler la société s’est étendue aux droits des femmes et des minorités. Si Giorgia Meloni avait promis de ne pas toucher au droit à l’IVG, elle l’a fragilisé. Un amendement au plan de relance européen a autorisé les militants anti-IVG à entrer dans les cliniques pour dissuader les femmes d’avorter.

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Une pression qui s’ajoute au fait que, selon le ministère de la Santé italien, plus de 63 % des gynécologues italiens refusent déjà de pratiquer l’IVG au nom de l’objection de conscience. La famille traditionnelle a également servi de prétexte pour bloquer l’inscription à l’état civil des enfants de couples homoparentaux nés à l’étranger, plongeant ces familles dans une insécurité juridique.

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