« Je ne reviendrai pas vivre dans une eau morte »

Trois opposants au Canal Seine-Nord Europe témoignent des raisons de leur lutte contre ce grand projet.

Vanina Delmas  • 9 juillet 2026
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« Je ne reviendrai pas vivre dans une eau morte »
Hélène Belmant, habitante d’une péniche.
© Collectif Méga Canal Non Merci !

Pierre, agriculteur à Oisy-le-Verger : « Nous agriculteurs, on ne vit pas des sous du canal »

La première fois que Pierre a entendu parler du projet de Canal Seine-Nord Europe (CNSE) il était au collège. Aujourd’hui, il a 33 ans et a repris l’exploitation familiale il y a trois ans. Le CSNE n’est plus un projet abstrait mais une réalité qui lui a déjà pris six hectares. Sa parcelle servira notamment à entreposer les mètres cubes de terre excavée du chantier. « Les responsables disent qu’ils nous rendront nos terres, qu’elles seront toujours bonnes à cultiver car ils vont trier la terre végétale, la détasser… J’ai des doutes, car une terre chaulée est morte », lâche-t-il, un brin excédé. Le manque d’information et la communication lacunaire des promoteurs nourrit ce mécontentement.

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Lors d’une réunion organisée par la Société du CSNE, les agriculteurs des environs d’Oisy-le-Verger apprennent qu’une route de travaux passera au milieu de plusieurs champs. Une « emprise temporaire » va empiéter sur plus d’hectares que prévu, et tout sera clôturé « pour des raisons de sécurité ». « C’était hors de question pour nous. Comment aller sur nos terres situées de chaque côté de cette route ? demande Pierre. On n’a pas trop eu le choix. Et leur réponse était toute trouvée : on pouvait faire des détours, et ils pouvaient nous indemniser », poursuit-il. Dès le lendemain de la réunion, la clôture était posée.

C’est un gros gaspillage d’argent public.

Sans connaissance exacte du tracé pendant de longues années, il était difficile d’anticiper et d’adapter la méthode de travail, car les risques de perdre de l’argent étaient grands. Notamment sur la question de l’irrigation. Pierre cultive des légumes pour l’export (pommes de terre, épinards d’hiver, betteraves, haricots verts, maïs doux et grain, blé, lin, etc.), qui demandent donc de l’irrigation : « Nous avons un puits dans les champs, d’où partent nos tuyaux. Avec mes parents, on s’est toujours crevés à bouger les tuyaux à la main à cause de ce projet de canal… On n’a jamais voulu enterrer les lignes d’eau, car ça coûte cher. Finalement j’aurais dû le faire, le CSNE aurait payé ! »

De surcroît, seule la temporalité du chantier compte, pas celle des saisons agricoles. «Parfois, à une ou deux semaines près, la culture de la parcelle serait terminée, mais les promoteurs ne veulent pas attendre ou changer d’endroit. Ils nous disent de ne pas nous inquiéter, qu’ils payeront. Mais nous, agriculteurs, on ne vit pas avec les sous du canal, on vit parce qu’on travaille notre terre ! C’est un gros gaspillage d’argent public», souffle-t-il.

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Certes, Pierre a reçu d’autres terres en compensation. Mais ce n’est jamais équivalent par rapport à la qualité d’une terre travaillée depuis des années. En tant que jeune agriculteur, cette situation le plonge dans une grande incertitude sur l’avenir. Avant leur retraite, ses parents étaient passés en agriculture biologique.

Depuis son installation, Pierre a décidé de revenir à une agriculture conventionnelle à cause de la conjoncture économique et des potentielles conséquences du canal. Sinon, il aurait dû repasser par une phase de transition en bio pour les terres de remplacement, c’est-à-dire « trois ans de galère sans connaître la valeur de ces nouvelles terres ». Un remembrement agricole qui ne dit pas son nom, sans égard pour une profession déjà en souffrance.


Hélène Belmant, habitante d’une péniche : « Je ne reviendrai pas vivre dans une eau morte »

Hélène Belmant et sa famille vivaient depuis plus de dix ans sur une péniche paisiblement amarrée sur le canal de l’Oise. Pour s’éloigner du village, être en plein milieu de la nature. « On se levait le matin pour observer la faune et la flore, les martins-pêcheurs tous les jours. C’était un lieu incroyable, avec une richesse de vie énorme », glisse celle qui est autant émerveillée par un renard ou un ragondin que par les chauves-souris ou les poissons de la rivière.

En 2021, le Canal Seine-Nord Europe (CSNE) convoque les habitants des trois bateaux qui vivent sur la Vieille Oise pour leur annoncer qu’ils devront bientôt quitter les lieux, car le projet de grand canal oblige à reboucher cette rivière. « Notre histoire avec le canal a commencé comme ça, de manière assez cash », se souvient Hélène.

Je ne voulais pas de compensations pour mon bateau, pour moi, mais pour la faune et la flore.

Aucun des résidents n’avait entendu parler de ce projet, ni vu passer l’enquête publique qui s’est déroulée pendant la pandémie de covid-19. Un peu démunis, ils tentent tout de même de monter un collectif de voisins, Les Citoyens de l’eau, et de lancer une pétition. Hélène écrit à toutes les associations de protection de l’environnement, mais ne reçoit que peu de réponses. « Sauf les Soulèvements de la Terre, qui m’ont d’abord renvoyée vers le collectif Canal non merci, situé à Compiègne, qui deviendra le collectif Méga canal non merci. »

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Des négociations s’ouvrent entre les habitants des péniches et le CSNE, qui leur promet de garder un emplacement pour leurs bateaux à la fin des travaux, afin qu’ils se réinstallent. « Des miettes ! s’emporte Hélène Belmant. Je ne voulais pas de compensations pour mon bateau, pour moi, mais pour la faune et la flore, car cette rivière a la chance d’être restée sauvage et d’abriter des tas d’espèces protégées ! » Elle rejoint alors le collectif Méga canal non merci pour tenter de s’opposer à ce projet qui ne laissera que du béton et des champs de culture intensive comme horizon.

Dans ce village, il n’y aura plus de lieux de balade. On tombera sur le méga canal à tout bout de champ.

Pourtant, la cité des bateliers de Longueil-Annel est réputée, offrant un cadre de vie paisible et respirable à des familles et à des retraités. Un petit pont permet d’atteindre une zone Natura 2000 et les étangs du Plessis Brion, situés à quelques kilomètres seulement. Tout cela va disparaître. « Dans ce village, il n’y aura plus de lieux de balade. On tombera sur le méga canal à tout bout de champ. Je ne reviendrai pas vivre dans une eau morte alors que j’ai connu la rivière sauvage pleine de vie, entourée d’un bois avec des arbres tricentenaires qui ont été abattus… », clame-t-elle, amère.

Canal Seine-Nord Europe Hélène Belmant soutien
Près de 300 personnes ont manifesté en soutien à Hélène Belmant, sommée de déplacer la péniche où elle habite. (Photo : Méga Canal non merci !)

En mars dernier, Hélène a dû bouger son bateau. Près de 300 personnes étaient là pour l’accompagner, la soutenir. « C’était familial, mais la présence policière était hors norme, avec 50 gendarmes et 8 camions de CRS. » Même si, quand on vit sur une péniche, l’amarrage ne nous appartient pas, elle estime que c’est une expulsion. D’autant que les travaux n’ont pas encore commencé dans cette zone. En septembre, Hélène mettra son bateau en cale sèche et en vente. Elle a décidé de revenir à terre et de changer de région.


Tom*, membre du collectif Naturalistes des terres : « Un écosystème créé de la main d’homme ne sera jamais aussi riche »

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Le prénom a été changé.

« Les habitants, les paysages, le monde vivant ne sont que des variables d’ajustement pour les promoteurs de ce projet », lâche Tom* à la fin de la discussion, résumant son amertume quand il pense au projet Canal Seine-Nord Europe, contre lequel il lutte. Tom travaille dans un bureau d’études qui fait des relevés sur la faune et la flore. À son arrivée à Lille, il y a un an et demi, il tombe sur une affiche annonçant une réunion publique organisée par les Soulèvements de la Terre, Extinction Rebellion et les Naturalistes des terres à propos d’un projet de méga canal.

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Il rejoint le groupe de naturalistes bénévoles qui se lance dans un énorme travail : décortiquer l’autorisation environnementale du projet. « On a identifié de gros manquements au niveau naturaliste, notamment sur les périodes d’inventaires : les relevés ont été faits la journée, donc certaines espèces nocturnes n’étaient pas prises en compte, et à certaines périodes de l’année, oubliant les espèces présentes à d’autres moments », précise Tom.

Un contre-inventaire est en cours, mais le groupe estime qu’environ 300 espèces protégées sont menacées sur tout le tracé du chantier : le papillon cuivré des marais, le busard des roseaux, certains poissons migrateurs… Dans les zones humides, des rainettes vertes ont été retrouvées et ne font pas l’objet de dérogations, ainsi que la mulette épaisse, une moule d’eau douce.

Les barrières à amphibiens ou à petite faune ne tiennent pas sur la durée, sont cassées, mal installées.

La société du Canal Seine-Nord Europe souligne qu’elle a mis en place 1 200 hectares « d’aménagements écologiques » pour « préserver et même accroître à terme la biodiversité locale ». Et aime rappeler que certaines espèces sont déjà de retour, comme le râle des genêts (un oiseau migrateur). Les opposants au projet de canal remettent en question ses mesures compensatoires, obligation légale en cas de projets d’aménagement du territoire. Et pointent de multiples aberrations écologiques.

« Les barrières à amphibiens ou à petite faune ne tiennent pas sur la durée, sont cassées, mal installées ; près de 80 % des arbres qui ont été plantés pour “compenser” n’ont pas survécu… Les promoteurs ont aussi proposé aux habitants d’avoir des nichoirs dans leurs jardins pour protéger les espèces qui vont perdre leur habitat à cause des travaux, énumère-t-il. Un écosystème créé de la main d’homme ne sera jamais aussi riche que ceux qui ont évolué pendant des années. »

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Des balades naturalistes sont organisées lors des manifestations contre le projet de méga canal pour sensibiliser les habitants aux espaces emblématiques qui seront détruits. Et pour montrer que ces territoires sont riches en biodiversité. « La région Hauts-de-France est héritière d’une longue histoire de transformation de ses espaces naturels pour les industries ou l’agriculture intensive, donc certains pensent que ce territoire déjà sacrifié peut continuer à l’être, sans qu’il y ait trop d’impacts. Or c’est justement pour ces raisons qu’il est vital de conserver les derniers espaces naturels », tranche Tom en pensant aux forêts et zones humides du Nord-Pas-de-Calais, ou à la vallée de la Somme.

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