« Mal élu, Keir Starmer n’a fait qu’une politique de droite agressive »

Thierry Labica, enseignant au département d’études anglophones de l’université de Nanterre, revient sur les causes de la démission du Premier ministre britannique, ses promesses trahies, sa grande impopularité, son action au sein du Labour pour chasser toute son aile gauche. Et dresse le portrait ambigu du travailliste Andy Burnham, son probable successeur.

Olivier Doubre  • 29 juin 2026 abonné·es
« Mal élu, Keir Starmer n’a fait qu’une politique de droite agressive »
À Paris, le 24 juin 2026.
© Maxime Sirvins

Maître de conférences en civilisation britannique à l’université Paris Ouest Nanterre, Thierry Labica est un fin observateur de la vie politique outre-Manche. Parmi ses derniers ouvrages : L’hypothèse Jeremy Corbyn: Une histoire politique et sociale de la Grande Bretagne depuis Tony Blair (éd. Démopolis, 2019), avec une préface de Ken Loach.

Beaucoup de commentateurs en France ont analysé la chute de Keir Starmer comme une prolongation de l’instabilité du Brexit, qui a eu lieu il y a exactement dix ans. Partagez-vous une telle analyse ?

Je pense que c’est un présupposé complètement erroné. On pouvait dire que toute la campagne de 2019, l’élection de Boris Johnson et la défaite du Labour en 2019 étaient entièrement centrées sur le Brexit. Johnson avait fait campagne pendant des mois sur « Get Brexit Done ». Mais si on se demande à quel moment il a été question du Brexit dans la fragilisation du mandat de Starmer depuis juin 2024 et sa prise de fonction, on ne trouve rien.

La victoire de Starmer fut en trompe-l’œil avec un taux de participation historiquement bas

En fait, en l’espace de dix ans, il y a eu sept premiers ministres en Grande-Bretagne. C’est-à-dire qu’en dix ans, depuis 2016, il y a eu plus de premiers ministres en Grande-Bretagne que dans les quarante années avant 2016 (en comptant le successeur de Starmer). C’est un moment de fragilisation politique, d’instabilité institutionnelle, avec des aspects constitutionnels, dans lesquels le Brexit a à un moment joué un rôle : dans la démission de Cameron, dans la démission de Theresa May, dans la victoire de Johnson en 2019. Mais il ne peut pas expliquer la situation politique actuelle. Il faut chercher ailleurs les raisons de cette délégitimation des partis au pouvoir.

Quelles sont-elles alors, selon vous ?

En juillet 2024, Keir Starmer a remporté haut la main les élections, avec un Parti travailliste qui a vraiment écrasé les Tories. Mais ce fut une victoire en trompe-l’œil avec un taux de participation historiquement bas (57 %). Certes, d’un côté, les conservateurs qui étaient au pouvoir depuis quatorze ans se sont absolument effondrés électoralement. Mais, de l’autre, les travaillistes ont eu plus de 500 000 voix en moins qu’en 2019, quand ils avaient perdu les élections, avec une direction Corbyn orientée à gauche, mais qui avait obtenu plus de dix millions de voix, soit plus que Blair en 2001 ou en 2005 !

C’est à ce moment-là que l’aile droite du Labour a repris la main et dit : « C’est une défaite historique, il ne faut plus jamais avoir une direction de gauche puisque cela nous a menés à la catastrophe. » Or, quatre ans et demi plus tard, Starmer remporte les élections avec une majorité parlementaire écrasante de 411 sièges, avec donc une espèce de latitude énorme pour faire adopter les propositions du Labour. Pourtant, dès le départ, il a été très mal élu.

Ce n’est que l’effondrement total des Tories qui lui a permis d’arriver au pouvoir, effondrement augmenté par le système électoral britannique à un tour. Le Parti travailliste a certes obtenu deux tiers des sièges au Parlement, mais avec 40 % des gens qui ne sont pas sortis voter. À peine 20 % des électeurs ont donc voté pour eux. Or la direction travailliste avait expliqué auparavant que c’est au centre, ou au centre-gauche, que l’on gagne les élections. Ce qui s’est révélé faux !

Ensuite, comment devient-il si impopulaire ?

Par ce qu’il fait une fois à Downing Street, sur des questions qui sont des marqueurs très forts pour l’électorat travailliste. Ils ne sont pas revenus sur une mesure des conservateurs que les gens trouvent absolument immorale (y compris chez beaucoup d’électeurs des Tories) : le plafonnement des allocations familiales par enfant, dans la limite de deux enfants. Au-delà, c’est fini. Ensuite, les travaillistes, après une période de crise inflationniste sur les coûts de l’alimentation et de l’énergie, n’ont pas réintroduit la subvention pour les retraités, pour les plus pauvres, notamment celle pour le fuel en hiver.

Dans les deux ans qui ont suivi, avant même d’être élu, Starmer a renié tous ces engagements un par un.

À un moment où les coûts de la vie et de l’énergie explosent, ces deux mesures sont apparues comme celles d’une politique de droite pure et dure, d’austérité, voire d’agression sociale. En outre, il s’est d’abord présenté comme quelqu’un à gauche, expliquant que Corbyn était son ami et que s’il était devenu impopulaire, il fallait conserver les dix grands engagements adoptés par la direction travailliste en 2015,

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