« Notre engagement pour la Palestine n’a jamais posé problème tant qu’il restait décoratif »
Après quatre années d’un projet culinaire engagé, La Cuisine de Souad voit son partenariat avec l’hôtel Babel (Paris 20e) brutalement rompu pour avoir refusé d’effacer des signes visibles de son soutien à la Palestine. Tarek Idrissi dénonce une décision politique qui sanctionne une parole devenue trop lisible.
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Nous avons lancé La Cuisine de Souad il y a quatre ans avec ma sœur Leïla pour créer un projet solidaire et engagé. Notre cuisine est politique parce qu’elle est située, parce qu’elle porte des histoires, des exils, des luttes. Notre solidarité avec la Palestine, et avec tous les peuples opprimés, n’est pas un ajout récent, encore moins une posture. Elle traverse notre projet depuis le début. Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas un malentendu, c’est une sanction.
Nous perdons le restaurant que nous exploitions gratuitement à l’hôtel Babel parce que nous avons refusé d’effacer des signes visibles de notre engagement : un sticker « Free Palestine », un keffieh porté pendant le service. On nous a demandé de les faire disparaître au nom de la « neutralité ». Nous avons refusé. Le partenariat a été rompu. Cette décision n’est pas neutre. Elle est politique.
Il a suffi qu’un client israélien exprime son inconfort face à ce sticker pour que tout bascule.
Notre engagement n’a jamais posé problème tant qu’il restait décoratif, caritatif, compatible avec une image « engagée » mais inoffensive. Il permettait de se positionner du « bon côté » sans en assumer le coût. Mais dès lors qu’il est devenu lisible, qu’il a nommé la colonisation et le génocide, il est devenu inacceptable. Il a suffi qu’un client israélien exprime son inconfort face à ce sticker pour que tout bascule. Un seul inconfort a pesé plus lourd que des mois de travail, plus lourd que 12 emplois, plus lourd que les trajectoires de 6 personnes sans papiers en cours de régularisation.
Ce basculement dit une chose simple : certaines vies sont négociables. Certaines paroles doivent rester invisibles. La responsabilité est alors renversée. Une décision unilatérale a été prise. Elle accuse celles et ceux qui en subissent les conséquences sociales d’en être les seuls responsables. Comme si le problème n’était pas la violence de cette décision.
Dans le cas précis de l’hôtel Babel, qui accueillait notre cuisine, ce sont des personnes non racisées, socialement protégées, qui décident qu’un message de solidarité avec un peuple colonisé devient excessif dès lors qu’il trouble leur cadre. Ce pouvoir de fixer les limites de l’acceptable est un privilège. Un privilège blanc et bourgeois : soutenir de loin, tant que cela ne coûte rien, se dire solidaire sans se mouiller, puis se retirer au premier inconfort en laissant les autres en assumer les conséquences. Il y a là une contradiction profonde dans la manière dont certains lieux se disent « engagés ».
« La solidarité n’est acceptable que lorsqu’elle est silencieuse »
Tant que l’engagement ne dérange pas, il est valorisé. Dès qu’il implique un risque, même minime, il est abandonné. Ce qui est présenté comme une éthique devient une variable d’ajustement. Ce qui se joue ici, c’est aussi un contrôle de la parole. La solidarité n’est acceptable que lorsqu’elle est silencieuse, abstraite, dépolitisée. Dès qu’elle devient concrète, qu’elle nomme un système d’oppression, elle devient problématique.
La Palestine fait partie de ces lignes qu’on nous demande de ne pas franchir. Nommer la colonisation, nommer le génocide, refuser de dissimuler un soutien, c’est sortir du cadre. Et sortir du cadre a un prix. Refuser de qualifier ce qui se passe aujourd’hui en Palestine, ce n’est pas être neutre. C’est choisir de ne pas voir, de ne pas dire. Et imposer ce silence aux autres, c’est participer à cet effacement.
Dans ce système, la neutralité n’est pas une absence de position : elle est une complicité avec l’oppresseur. Lorsque cette parole est maintenue malgré tout, elle est disqualifiée. Nous avons été accusés d’« instrumentaliser un génocide dans notre intérêt ». Cette inversion est révélatrice : ce ne sont pas nos paroles qui dérangent, mais le fait qu’elles rendent visible ce que certains préfèrent taire.
Ce n’est pas la première fois qu’on tente de nous faire taire. Et ce ne sera pas la dernière. Mais nous continuerons.
Ce n’est pas la première fois qu’on tente de nous faire taire. Et ce ne sera pas la dernière. Mais nous continuerons. Nous continuerons à rendre visible la cause palestinienne partout où nous serons. Parce qu’il ne s’agit pas d’un positionnement ponctuel, mais d’un engagement total. Nous perdons aujourd’hui un restaurant et une stabilité fragile. Mais renoncer à notre intégrité serait une perte bien plus grave. L’aventure de La Cuisine de Souad va continuer avec plus de détermination que jamais.
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