Règlement européen « Retour » : la timide irruption du terme « déportation » dans le débat public
Employé pour éviter l’euphémisation des termes utilisés pour qualifier les politiques migratoires européennes, ce mot, notamment associé à la Shoah, fait l’objet de débats.

© Mahmud TURKIA / AFP
L’image a choqué. Le 17 juin, après avoir voté l’adoption du règlement « Retour », des eurodéputés, de droite et d’extrême droite, debout, applaudissent, sourient et crient « send them back ! », soit « renvoyez-les ! ». Le texte qui marque un durcissement considérable des politiques migratoires européennes, prévoit, entre autres, « des centres de retour » (dits aussi « hubs ») dans des pays tiers pour expulser de force les personnes étrangères en situation irrégulière non expulsables dans leur pays d’origine.
« Ils ne fêtent pas la Coupe du monde. Ils fêtent la déportation de familles et d’enfants. La honte », a réagi Manon Aubry, eurodéputée insoumise. « Le règlement « Retour » [...] prévoit la traque des exilé·es et leur déportation vers des centres d’expulsion hors de l’UE. Un scandale ! » dénonçait dès mars, l’eurodéputée insoumise Emma Fourreau. Face aux termes euphémisants employés au niveau européen, celui de « déportation » a ainsi fait irruption dans le débat public pour qualifier les nouvelles politiques européennes.
L'usage du terme déportation n'apporte rien de plus par rapport à l'emploi du terme expulsion.
J-P. CassarinoLe « “règlement sur les retours” est en réalité un règlement sur les déportations. [...] L’objectif du règlement déportation est simple et clair : éloignez les personnes considérées comme indésirables par l’UE, rendu toujours plus nombreuses par le pacte asile et migration » écrit, par exemple, le mouvement No ICE in Belgium (1). Pour Jean-Pierre Cassarino, chercheur en science politique spécialiste des accords de réadmission, il faut « lutter contre la terminologie euphémisante de l’Union européenne » qui parle de « retour ».
Mais selon lui, le fait de parler de « déportation » pour qualifier les politiques européennes est une impasse. « Qualifier ainsi certaines expulsions et alerter sur les conséquences mortifères de ces politiques laisse penser que d’autres expulsions seraient dépourvues de conséquences mortelles, ce qui n’est pas le cas », poursuit le chercheur. Je crois que l'usage du terme déportation n'apporte rien de plus par rapport à l'emploi du terme expulsion qui, lui, est bien défini par la Commission du droit international. Les outils dont nous disposons sont importants pour lutter contre les dérives populistes et nationalistes. »
« Rappeler le continuum colonial »En France, le terme de déportation est employé de longue date par les collectifs luttant contre les centres de rétention administrative (CRA). « On parle à la fois d’expulsion et de déportation mais on tient à ce second terme, explique une militante de Toulouse Anti CRA. Ce terme est important car il permet d’inscrire les politiques actuelles dans le continuum colonial et de sortir de la novlangue promue par l’État qui, lui, parle “d’éloignement”. L’enfermement administratif et la déportation datent de la période coloniale où l’Etat enfermait et déportait pour “gérer les populations”. »
La militante comprend que le terme « puisse choquer » en raison de sa charge historique « mais l’utilisation de ce terme », poursuit-elle, permet « de secouer les gens sur ce que ça représente quand une personne vit à un endroit et est emmenée de force à un autre endroit ». Le mot déportation, ajoute une militante du collectif décolonial nantais Isonomia, permet aussi d’exprimer « la politique de déshumanisation qui vise les gens jugés indésirables. Quand tu prends des gens qui vivent dans un lieu, que tu les enfermes et que tu les renvoies dans un autre lieu, contre leur volonté, parce qu’ils sont indésirables, comment qualifier ça autrement ? »
Nous ne parlerons pas de « reconduite », dénonçons ce que c’est, de la déportation !
UJFPAprès l’adoption du règlement « Retour », l’Union juive française pour la paix (UJFP), réagissait à son tour : « Ne les laissons pas masquer la réalité derrière leur novlangue. Nous ne parlerons pas de
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