Pour que MeToo éclate dans la grève féministe
Dix ans après MeToo, alors que les violences continuent et que les réactionnaires s’arc-boutent sur leurs privilèges, ce texte appelle à refonder le féminisme comme force collective, décoloniale, transféministe et profondément démocratique.
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© Louise Moulin
Cette année de campagne sera aussi l’anniversaire des dix ans du mouvement MeToo. C’est donc l’occasion d’en tirer un bilan critique, pour réorienter notre action politique. L’omerta qui pouvait régner dans certains milieux a été levée. MeToo a permis de démontrer la violence là où certains pensaient voir de la sexualité, des affaires privées, des drames à régler de façon confinée. Parler n’expose plus nécessairement à une éjection du groupe social. En revanche, dire que cette capacité de nommer a atteint toutes les situations serait mensonger : dès lors qu’on se trouve dans un groupe qui n’appartient pas à l’hégémonie, parler reste une affaire qui expose.
Pour les lesbiennes, par exemple, subsiste une difficulté à parler des violences intracommunautaires, alors même que l’image du groupe est à préserver d’un monde extérieur violent. Il en est probablement de même dans les groupes de personnes victimes de racisme, de classisme. Cela signifie-t-il que le mouvement MeToo doit être approfondi, ou que ses méthodes doivent être modifiées ? La seconde hypothèse doit être privilégiée : forcer les gens à parler ne peut être la bonne méthode et quand le silence perdure, c’est alors que le cadre n’est pas le bon.
MeToo a tout de même vu l’émergence d’une nouvelle force incarnée par des féministes en politique et des activistes qui ont su travailler ensemble, dans et hors de l’Hémicycle. Les effets produits ont été spectaculaires : la constitutionnalisation de l’IVG, l’adoption de l’initiative citoyenne européenne « Ma Voix, Mon Choix » sur l’IVG en Europe, sont nées de cette solidarité nouvelle, de ces nouveaux rouages efficaces, qui restent à approfondir.
MeToo ressemble à du chacune pour soi
En parallèle, nous ne pouvons que constater l’inanité des réponses des gouvernements qui se sont succédé. Les féminicides ne diminuent pas. On compte plus de 150 mortes par an, selon le décompte de NousToutes. C’est un carnage. C’est plus d’un Bataclan par an, et personne ne prend de mesure. Le procès Pelicot qui a révélé la banalité de la violence et de la lâcheté dans la société n’a abouti sur aucune réforme structurelle, le pouvoir politique l’a à peine regardé, à peine commenté.
Il nous reste à accomplir des modifications majeures dans notre façon de nous insérer dans le débat public.
Les violences homophobes montent en flèche, et nous ne pouvons pas nous départir de l’impression que, dans le grand marasme mondial actuel, ce qui relie tous les tyrans, leur point ultime d’accord, c’est une haine absolue de tout ce qui s’éloigne du stéréotype de la masculinité violente. Alors il nous reste à accomplir des modifications majeures dans notre façon de nous insérer dans le débat public.
Les victimes de la violence des hommes se juxtaposent les unes à côté des autres, comme des chapelets de faits divers. Les victimes de la violence des hommes qui ont accès à la reconnaissance des médias, qui ont accès à la joie d’être entendues font partie du groupe hégémonique, et ce qu’elles défendent pour elles-mêmes n’a que peu d’impact pour les autres personnes victimes.
À côté de cela perdure encore une démarcation biologisante qui vise à faire croire que les femmes cis seraient les seules victimes du masculinisme. Les féministes parlent trop peu des guets-apens qui tuent les gays, de la violence contre les femmes trans, de la violence contre les enfants racisés, contre les mères célibataires dans les quartiers. Bref, pour l’instant, MeToo ressemble à du chacune pour soi.
Dès la naissance de ce mouvement d’ailleurs, la philosophe Judith Butler nous a prévenues : MeToo est, avec sa dénomination individualiste, né dans un cadre libéral et s’est glissé dans ces codes-là. Butler compare ce mouvement avec Ni una menos qui, en Argentine, en 2015, puis au Chili, au Pérou, en Espagne, a opéré complètement différemment. Quand, en France, chacun·e crie « Pas une de plus », chacun·e prend une partie de la peine de l’autre sur son dos, et toutes avancent ensemble.
Ce mouvement reste à construire en Europe. Il ne pourra venir que des marges, c’est-à-dire des féministes décoloniales, des transféministes, des lesbiennes qui portent au sein de leurs communautés des façons d’agir solidaires, une organisation déjà rodée en réponse à la précarité et ce savoir fondamental : seul·es nous sommes perdues. C’est elleux que nous devons écouter.
Représentations auto-performatrices
Alors la tâche est immense. Revient souvent dans la bouche des féministes l’image selon laquelle quand on commence à voir le monde avec de nouvelles lunettes, alors tout prend un sens différent – comme après avoir choisi la pilule rouge dans Matrix. C’est vrai : toute personne qui a entamé ce chemin sait que c’est un trajet définitif et total. Les études de genre ont poussé beaucoup plus loin la déconstruction pour remettre en cause l’occupation du pouvoir : elles ont démontré que nous sommes régies par des fictions, que la domination est une construction qui s’appuie sur des représentations auto-performatrices.
Que penser par exemple de la réaction d’Éric Dupond-Moretti, ancien garde des Sceaux, face à la députée Sandrine Josso, lorsqu’il a appris l’agression dont elle a été victime avec soumission chimique : il a ri d’abord, puis lui a rétorqué : « Tu ne me feras pas changer le Code pénal », comme s’il en était le détenteur unique, comme s’il n’avait pas une responsabilité à accomplir une mission à destination de l’intérêt général. Nos institutions permettent à certains de privatiser à leur avantage la démocratie, contre l’intérêt des administré·es.
Les luttes décoloniales, anticapitalistes et féministes ont cela en commun : elles visent à casser la sacralité de l’État, le caractère mythique du pouvoir tel qu’incarné par les hommes.
C’est la même réaction lorsqu’Emmanuel Macron dit, alors que Gérard Depardieu est accusé de multiples agressions et viols, que ce dernier « rend fière la France ». Ces réactions pathétiques sont symptomatiques d’une angoisse profonde face à tout ce qui échappe aux normes virilistes : s’ils défendent de façon aussi déterminée les agresseurs, c’est qu’ils sentent que la remise en cause de l’hégémonie de la violence masculine porte en elle une lame de fond puissante qui ne pourra qu’aboutir en remettant en cause la notion même de pouvoir, et donc leur place centrale.
Les luttes décoloniales, anticapitalistes et féministes ont cela en commun : elles visent à casser la sacralité de l’État, le caractère mythique du pouvoir tel qu’incarné par les hommes. Les démocraties actuelles sont fondées sur l’idée machiste et coloniale que le pouvoir est une chose dont il faut s’emparer, afin de régir la vie des autres. Cela a organisé nos institutions de façon brutale, qui rejouent alors perpétuellement le spectacle des guerres fratricides pour l’obtenir, qui permettent de mettre des ego en avant, de baser les programmes uniquement sur un temps court, pour obtenir des parts de marché électoral. Quelle lassitude.
Inventer autre chose
Imaginons alors que nous nous débarrassions de ces réflexes, de ces constructions masculinistes – l’exercice est difficile, c’est vrai, tant elles sont entrées dans nos cerveaux –, et que nous ayons le champ libre pour inventer complètement autre chose. Voudrions-nous rebâtir une société dans laquelle un groupe a l’hégémonie sur l’autre ? Je ne pense pas. Voudrions-nous continuer à faire exister la discussion sur notre avenir collectif en nous appuyant sur des personnalités qui feraient pour nous un spectacle ? Pas très enthousiasmant. Continuerions-nous à traiter l’urgence totale du changement climatique par des phrases creuses et des projets court-termistes, le plus souvent écocides ? Sûre que non.
Imaginons maintenant que l’on aborde le pouvoir comme étant la capacité à avoir un impact sur le réel, sans gloriole, sans vanité, que nous prenions le temps de lister les tâches que nous avons à accomplir et que nous nous mettions à l’ouvrage collectivement. Un peu comme cela existe lors des conventions citoyennes, où des personnes tirées au sort se réunissent pour se former et arbitrer ensemble, sans gloire, sur l’avenir de toutes et tous sur des sujets précis : les résultats sont frappants, les personnes en ressortent politisées, intéressées par le sujet, formées, et surtout le projet qui émerge est foncièrement radical, puisqu’il apporte une vraie réponse au problème et non un bidouillage creux.
C’est cela que le mouvement féministe pourrait préfigurer, un redimensionnement dans lequel la tendresse, la joie d’être ensemble et le plaisir de faire collectivement.
Imaginons que nous réussissions à mettre en place un rapport de force, dans les prochaines semaines, dans les prochains mois, que le mouvement féministe libéral cesse de vouloir à son tour devenir hégémonique, mais comprenne que nous avons en nous une force bien plus grande : celle de faire éclater les structures, pour que chacun·e se retrouve marginalisé·e à un endroit, tout simplement parce qu’on ne peut pas être partout, ni prétendre tout incarner.
Alors nous réussirons à créer des espaces de gouvernance à taille humaine, nous pourrons mettre en place de réelles solidarités, nos échanges ne seront plus intéressés par des motifs personnels. C’est cela que le mouvement féministe pourrait préfigurer, un redimensionnement dans lequel la tendresse, la joie d’être ensemble et le plaisir de faire collectivement auront supplanté l’idiotie actuellement aux manettes. Il est temps, camarades, que nous nous y mettions, que MeToo s’achève dans une grève féministe dissidente.
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