« Le remède grec est pire que le mal »

Les pressions des spéculateurs sur la dette de la Grèce ont redoublé, et le pays est contraint d’adopter des mesures drastiques pour réduire ses dépenses. L’analyse de l’économiste Liêm Hoang Ngoc.

Thierry Brun  et  Léa Barbat  • 18 février 2010
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« Le remède grec est pire que le mal »
© Photo : Gouliamaki/AFP

Politis : Le retour à une politique d’austérité sera-t-il efficace pour sortir la Grèce de la crise qu’elle traverse ?

Liêm Hoang-Ngoc : Le problème spécifique de la Grèce est qu’elle est gangrenée par la fraude fiscale et l’économie souterraine. Or, les mesures qui ont été prises ne visent pas à enrayer ses problèmes de recouvrement fiscal. Elles imposent avant tout à la Grèce, comme à tous les autres pays européens, ce que la Commission européenne appelle des « politiques de sortie », au centre desquelles est organisée la réduction du périmètre des dépenses sociales, suspectées de compromettre la « viabilité des finances publiques ». Celles-ci ne sont rien d’autres que des politiques d’austérité néolibérales. S’attaquer aux régimes de santé et de retraites, à l’emploi et aux salaires dans les services publics ne réglera pas le fond du problème. Cela tuera la reprise et creusera encore plus les déficits, parce que les recettes fiscales prévues feront défaut. De nouvelles mesures d’austérité seront prises. Dans ce cercle vicieux, la spéculation s’amplifiera, et les marchés exigeront une prime de risque encore plus élevée, qui alourdira encore les charges de la dette. Le remède est pire que le mal.

Jugez-vous les décisions du Conseil européen extraordinaire du 11 février efficaces ?

En encourageant le plan d’austérité adopté par la Grèce, la réponse apportée par le Conseil vise à rassurer les marchés financiers et les banques. Le comble est que celles-ci ont été sauvées, il y a un an, grâce aux déficits budgétaires que s’étaient à l’époque autorisés les chefs d’État et de gouvernement… Il y a de quoi être déçu. Le Conseil n’a annoncé ni aide ni prêt. Les marchés financiers savent par ailleurs que la Banque centrale européenne (BCE) n’interviendra pas pour racheter la dette grecque et qu’ils peuvent continuer à spéculer sur les dettes en exigeant des primes de risque ­élevées, tout en imposant aux État des politiques conformes à leurs intérêts.

L’Union européenne est-elle armée pour lutter contre ces pressions ?

L’Union européenne pourrait, par l’emprunt, mobiliser l’épargne, aujourd’hui abondante en Europe, pour accroître les ressources du budget communautaire, qui les affecterait à des fins utiles aux États membres. Mais la solution la plus efficace est que les États s’affranchissent de la pression des marchés en demandant à la BCE de racheter à bas taux les bons du trésor qu’ils émettent pour financer leurs déficits. Cette solution, récemment adoptée aux États-Unis par Barack Obama et au Royaume-Uni par Gordon Brown, permettrait de dégager des ressources pour les programmes publics de soutien à l’économie sans alourdir les dettes. Elle n’est absolument pas inflationniste dans un contexte de sous-utilisation des capacités de production. Toutes ces réponses nécessitent des choix politiques forts du Conseil européen, car une lecture stricte du traité de Lisbonne en écarte la possibilité.

N’est-ce pas alors le moment de revoir les institutions qui ont conduit à cette crise européenne ?

Les textes européens ont été écrits de telle sorte qu’ils neutralisent les mesures interventionnistes de politique monétaire, budgétaire, commerciale et industrielle qui s’imposent aujourd’hui. Pour autant, le traité de Lisbonne n’a cessé d’être transgressé pendant la crise : le régime des aides d’État a volé en éclats, le pacte de stabilité n’est plus appliqué. La BCE elle-même a étendu ses missions au sauvetage du système financier et au soutien à la croissance. Le problème n’est pas juridique. L’article 122-2 permet d’ailleurs de déroger à certaines interdictions du traité de Lisbonne en cas de circonstances exceptionnelles.
L’Europe se trouve une fois de plus face à un choix politique. Malheureusement, le Conseil et la Commission sont tétanisés par l’échec des politiques néolibérales qu’ils ont eux-mêmes promues. Leur code génétique ne les prédispose pas à changer fondamentalement de politique. Ils pensent que la crise financière est derrière nous et qu’il faut organiser au plus vite le retour à la normale des politiques néolibérales.

La Grèce pourrait-elle sortir de la zone euro ?

Si la Grèce était contrainte de sortir de l’euro parce qu’elle n’arrivait plus à faire face aux charges de sa dette, la spéculation pourrait alors s’amplifier en direction de l’Espagne, du Portugal et de l’Irlande… Des pays qui furent pourtant les meilleurs élèves en matière d’application des « réformes structurelles » recommandées par la Commission…

Monde
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