Zidane, sociologie d’un génie
Stéphane Beaud a choisi le footballeur – sélectionneur pressenti de l’équipe de France masculine de football – comme objet d’étude, depuis ses origines familiales immigrées jusqu’à cette figure de prodige du ballon rond.
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© GÉRARD JULIEN / AFP
La sociologie a cet avantage d’être une discipline pouvant s’emparer de quasiment n’importe quel objet. Ainsi, Norbert Elias, novateur dans sa discipline d’adoption, décida à la toute fin de sa vie de consacrer un ouvrage (resté inachevé) à Wolfgang Amadeus Mozart, intitulé Sociologie d’un génie (1). Comment devient-on cet homme que la plupart de ses contemporains vont considérer comme un véritable génie ?
(1) Éd. Points, 2015 [1991].
Déclarant d’emblée s’inscrire dans la lignée de ce Mozart d’Elias, c’est bien en sociologue que Stéphane Beaud, grand amateur du ballon rond et déjà auteur de divers ouvrages sur ce sport (2), a choisi de se saisir de l’objet Zizou, Zinedine Zidane, Yazid (son autre prénom, souvent usité par ses proches) ou Z. Z., depuis près d’une vingtaine d’années le plus grand footballeur français.
(2) Cf. notamment Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, La Découverte, 2011. Également, Sociologie du football (avec Frédéric Rasera), La Découverte, coll. « Repères », 2020.
Évidemment, il ne s’agit pas pour le chercheur de lui consacrer une énième biographie retraçant les exploits de sa grande carrière sportive. Mais bien d’appréhender son exceptionnelle réussite en s’efforçant de « réinscrire sa trajectoire professionnelle et sociale dans un cadre plus large », privilégiant les « éléments contextuels permettant de mieux saisir les conditions sociales du “génie” footballistique de Zidane ».
Zinedine Zidane a bien sûr été l’incarnation principale, voire le parangon, de la fameuse génération black-blanc-beur tant louée après la victoire des Bleus à la Coupe du monde de 1998. Dans des pages précises et particulièrement poignantes, Stéphane Beaud retrace d’abord « l’arrière-plan familial et éducatif de Zinedine Zidane », qu’il considère comme « décisif pour comprendre le socle mental et moral sur lequel s’est déployée sa carrière de footballeur puis d’entraîneur ».
Vénéré par le joueur, son père, Smaïl, fuit la misère de son village kabyle en 1953, après avoir travaillé chez des colons français violents comme ouvrier agricole journalier pour un salaire « équivalent à deux gros pains ». Il franchit donc la Méditerranée pour rejoindre un cousin, Abdallah, déjà installé à Marseille. Après être allé travailler à Saint-Denis dans le BTP (où il adhère à la CGT, dans la « ceinture rouge » de Paris, où le PCF est très implanté), logé dans les bidonvilles de la banlieue ou des garnis, il revient finalement à Marseille et tombe amoureux de la fille d’Abdallah. Malika est arrivée petite à Marseille et est, elle, davantage une « fille d’immigrés », parlant essentiellement français à ses enfants avec un fort accent méridional.
Je suis parti pour six mois (…), je suis resté soixante ans.
Smaïl Zidane
Smaïl, sollicité par un éditeur, raconte : « Je suis parti pour six mois [ce qui avait été dit à sa famille], je suis resté soixante ans. » Et Stéphane Beaud de convoquer l’analyse du sociologue Abdelmalek Sayad, proche ami de Pierre Bourdieu, sur l’immigration : « Toujours perçue comme “temporaire” par les intéressés (mais aussi par le pays de départ et le pays d’accueil) et en réalité définitive au fur et à mesure de l’installation en France et du passage de l’immigration de travail (des hommes célibataires) à une immigration familiale et de peuplement. »
Valeurs familiales
Zinedine est le cinquième de la fratrie, dans une famille qui, grâce à l’assistante sociale de l’usine où son père est gardien de nuit, s’installe dans la cité de la Castellane, récemment construite et dotée du confort moderne, dans les quartiers nord de Marseille. Il ne cesse d’y jouer au foot, sur la grande place entre les immeubles, devenant vite un très bon joueur, bien moins doué sur les bancs de l’école. C’est cet environnement familial qui forge son caractère droit, où le respect, l’honnêteté et le travail sont les valeurs intangibles transmises par des parents sévères, très soucieux de l’éducation de leurs enfants.
Le jeune homme est recruté par le centre de formation de l’AS Cannes, et ces années de formation le font bientôt passer du « foot de rue » au « foot pro ». Son style de jeu est vite remarqué, même s’il est considéré comme « trop lent ». Les valeurs familiales le font persévérer au fil des entraînements, tous ses camarades le qualifiant de « gros bosseur », toujours généreux sur le terrain avec ses équipiers. Jouant ensuite aux Girondins de Bordeaux, c’est lors de sa première sélection en équipe de France, en 1994, où il marque d’emblée deux buts, qu’il devient la coqueluche des médias.
Sa carrière ne sera plus qu’ascension. On connaît la suite : Juventus de Turin, Real de Madrid, puis sa carrière d’entraîneur, toujours à Madrid. Père de quatre enfants, Zinedine Zidane s’emploie à leur transmettre à son tour les valeurs reçues de ses parents, soutenu par son épouse, d’origine espagnole, dont la trajectoire familiale immigrée est similaire à la sienne.
Une trajectoire « historiquement représentative »
Zidane appartient à une génération sociale qui diffère profondément de la “génération de cité” qui lui succédera.
Le livre de Stéphane Beaud montre surtout combien la trajectoire de Zidane est « historiquement représentative » : celle d’un enfant de cette deuxième génération de l’immigration algérienne par son père, qui s’établit finalement en France, et d’une mère elle-même déjà fille d’immigrés, dans « ce moment particulier où les enfants d’immigrés maghrébins se sont fait leur place dans la société française, malgré les obstacles rencontrés ». Le sociologue insiste enfin sur son rapport avec l’Algérie – et surtout la Kabylie –, où il n’est allé qu’une seule fois, à l’âge de 14 ans : un « lien très lâche », finalement, et des goûts culturels « très français ».
Une différence fondamentale avec la génération suivante de footballeurs d’origine maghrébine (comme Karim Benzema), dont les parents étaient déjà des enfants d’immigrés, plus encline à retrouver ses origines. Et Beaud de souligner : « Zidane appartient à une génération sociale qui diffère profondément de la “génération de cité” qui lui succédera et sera forgée mentalement par le processus de ségrégation sociale, spatiale, ethnique, qui s’est aggravé en France depuis la fin des années 1990. »
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