Candidat, l’addition !

François Hollande est attaqué par l’UMP sur les dépenses que générerait l’application du projet du PS. Chiffrage à la mauvaise foi évidente, démonté par l’Institut de l’entreprise.

Michel Soudais  • 27 octobre 2011 abonné·es

Avec la crise des finances publiques, les libéraux de tous poils ont trouvé leur angle d’attaque pour peser sur la campagne présidentielle. Le chiffrage des programmes des partis, qui avait suscité quelques passes d’armes en 2007, est plus que jamais au goût du jour. C’est même le premier angle d’attaque d’une UMP en mal de projet. Le parti présidentiel a consacré, le 18 octobre, une de ses conventions à décortiquer le projet du PS. Avec une mise en scène empruntée aux jeux télévisés : à mi-chemin entre « Le Juste Prix » et le « Téléthon », un énorme compteur additionnait sur fond sonore de tiroir-caisse le « coût » de chaque mesure socialiste. Jusqu’à atteindre la colossale somme de… 255 milliards d’euros. Signe d’un programme qui « vaudrait à la France de voir sa note dégradée en deux minutes » , a affirmé le ministre de l’Économie, François Baroin.

Comment l’UMP parvient-elle à ce chiffre faramineux ? Tout bonnement en calculant le coût de chaque mesure sur cinq ans (voir encadré). Ce qui n’a pas beaucoup de sens. Le budget de l’État est annuel. Et cela suppose que le candidat appliquerait toutes les propositions du projet socialiste dès son entrée en fonction ; or cela est institutionnellement impossible. La méthode n’est toutefois pas sans risque : le montant total des cadeaux fiscaux et des allégements de charge décidés par Nicolas Sarkozy durant son quinquennat ferait sûrement apparaître un manque à gagner pour les recettes de l’État au moins aussi important que l’impact fantaisiste, décrété par l’UMP, des mesures contenues dans le projet du PS sur les dépenses publiques.

À l’été 2010, le député UMP Gilles Carrez avait établi, dans un rapport préparatoire au débat d’orientation budgétaire, que sans les cadeaux fiscaux votés depuis 2000 (surtout par ses amis politiques), le déficit du budget en 2009 aurait été de 3,3 % au lieu de… 7,5 %.

Très contestable, le chiffrage de l’UMP est contredit par l’Institut de l’entreprise, think-tank libéral fondé en 1975 et financé par de grandes sociétés françaises, qui a relancé une cellule de chiffrage des programmes. Son estimation globale oscille entre 22,7 et 26 milliards d’euros bruts annuels, « en année pleine et en fin de quinquennat » , lorsque les mesures seront pleinement déployées. C’est-à-dire le contrat de génération de François Hollande, mesure la plus chère selon l’institut (7,61 à 8 milliards d’euros par an), la création d’un service public de la petite enfance (5 mds), celle de postes d’enseignants et la revalorisation de leurs salaires (1,86 et 2,93 mds), l’allocation-autonomie pour les étudiants sous condition de ressources (1,31 md), la revalorisation du pouvoir d’achat (1,31 md), le chantier de la dépendance (2,06 mds), les moyens renforcés pour la justice (2 mds), le renforcement du nombre de policiers et gendarmes (270 millions d’euros), l’extension du RSA aux moins de 25 ans (500 à 800 millions), le service civique (290 millions)…

Le chiffrage du projet du PS fourni par l’UMP additionne le coût des emplois d’avenir (20 mds, « chiffrage du PS »), de l’allocation d’étude (60 mds, « chiffrage de Terra Nova »), du retour à la retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler tôt (87 mds), du service public de la petite enfance et la scolarisation à 2 ans (26 mds), du « recrutement de fonctionnaires » (12 mds), de l’augmentation de l’allocation adulte handicapé au niveau du Smic (3 mds), du « contrat de génération » (40 mds, « chiffrage de François Hollande ») et de « la construction de 30 000 logements sociaux supplémentaires par an par rapport au rythme actuel » (7 mds).

Malgré sa rigueur apparente, ce dernier chiffrage a bien des limites. Le coût de la révision de la réforme des retraites n’a pas été chiffré, en raison de l’absence de données disponibles auprès du Conseil d’orientation des retraites et du flou des intentions du candidat du PS en la matière ; le « surcoût » pourrait être de 4 à 6 milliards. Les recettes attendues d’une éventuelle réforme fiscale ne seront calculées qu’ultérieurement.

Surtout, « c’est un chiffrage budgétaire et pas économique » , reconnaît Eudoxe Denis. Ce directeur d’études de l’Institut de l’entreprise admet, sur lemonde.fr, ne pas prendre « en compte les bénéfices indirects comme les emplois créés par ricochet » . Or, reconnaît-il, la création d’un service public de la petite enfance « favorisera le retour des parents sur le marché du travail, avec des effets positifs sur la création de valeur ajoutée et contrastés sur le taux de chômage » .

Ce n’est pas le seul point aveugle de ces chiffrages. Tous deux feignent d’ignorer que François Hollande n’a pas encore de programme arrêté. « Depuis 1981, tous les candidats socialistes à la présidentielle ont élaboré leur projet, et n’ont pas repris tel quel le projet du parti. Pourquoi François Hollande dérogerait-il à ce qui est plus qu’une tradition, une règle   », rappelait, jeudi dernier, Jérôme Cahuzac, président PS de la commission des Finances de l’Assemblée nationale. Pour le député du Lot-et-Garonne, « le contrat de génération » prôné par François Hollande « est évidemment alternatif avec les 300 000 emplois jeunes du projet » .

Le candidat lui-même a promis de démentir les chiffrages de la droite quand il présentera sa « plate-forme », vraisemblablement en janvier. « Les hypothèses de croissance qui le nourrissaient ne sont pas celles qui sont annoncées [pour 2012]. Il faudra s’adapter à cette perspective de croissance » , a prévenu lundi Pierre Moscovici, coordinateur de la campagne de François Hollande. Avant de rappeler que la réduction du déficit à 3 % en 2012 reste « l’impératif catégorique » .

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