Tunisie : « Ne pas sombrer dans l’hystérie »

Le parti islamiste Ennahda devrait sortir vainqueur du premier scrutin libre organisé en Tunisie ce dimanche pour élire la future Assemblée constituante. Kader Abderrahim, chercheur à l’Iris, salue le scrutin comme une « réussite historique » et dénonce les réactions européennes face au succès des islamistes.

Erwan Manac'h  • 24 octobre 2011
Partager :
Tunisie : « Ne pas sombrer dans l’hystérie »
© Photo : AFP / Lionel Bonaventure, capture d'écran [Iris](http://www.iris-france.org/cv.php?fichier=cv/cv&nom=abderrahim)

Neuf mois après la chute de Ben Ali, le 14 janvier 2011, les Tunisiens se sont rendus aux urnes dimanche 23 octobre pour élire une assemblée constituante. Les islamistes devraient s’imposer comme la première force politique, d’après les premières estimations. À quelques heures du résultat officiel attendu mardi, Kader Abderrahim, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste du Maghreb, salue un scrutin historique et appelle l’Europe à ne pas tomber dans « l’hystérie ».

Le premier scrutin tunisien libre s’est-il déroulé de façon démocratique ?

Illustration - Tunisie : « Ne pas sombrer dans l'hystérie »

Il n’y a pas eu d’incident notable et le taux de participation a dépassé tout ce que nous pouvions imaginer [90% d’après la commission électorale]. Ce scrutin était difficile à organiser, car des hommes de l’administration de l’ancien régime sont toujours en place. Des centaines d’observateurs, notamment européens, ont été déployés dans tout le pays pour s’assurer de son bon déroulement. Des problèmes pourront toujours apparaître ici ou là, mais c’est une réussite et surtout une grande première depuis l’indépendance de la Tunisie il y a 55 ans.

Ennahda, le parti islamiste, est en tête du scrutin, d’après les estimations. Beaucoup d’Européens ont exprimé des inquiétudes. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut pas que la France et les Européens sombrent dans une hystérie qui consiste à dire que les islamistes sont des démons. Ce ne sont ni des anges, ni des démons : ce sont des professionnels de la politique, capables – comme tous les responsables politiques – de tenir un double discours et de faire des promesses. Mais il ne faut pas leur faire de procès d’intention. Il faut rester extrêmement mesuré. S’ils sortent vainqueurs [mardi 25 octobre], ce sera l’expression des Tunisiens. Il faudra la respecter et ne pas reproduire les erreurs du passé, notamment celles commises en Algérie.

Pendant 25 ans sous le régime Ben Ali et même sous [firstHeading<-]
Habib Bourguiba [chef de l’État tunisien de 1957 à 1987], les islamistes étaient le courant le plus réprimé par le pouvoir. Il faut aussi garder cela en mémoire.

Par ailleurs, les islamistes qui n’ont pas d’expérience de gouvernement ont clairement dit qu’ils ne voulaient pas gouverner seuls. Ils sont au contraire favorables à un gouvernement d’unité nationale.

Je pense aussi qu’il faut rappeler qu’historiquement, la France était une démocratie avant de devenir une République laïque. Il ne faut pas chercher à imposer des modèles tout faits. La Tunisie se trouve dans une autre ère culturelle et civilisationnelle. Il faut laisser le choix à la société tunisienne de suivre son propre chemin.

La gauche tunisienne peut-elle selon vous se rassembler pour parler d’une seule voix ?

Elle le devrait, malheureusement ce n’est pas ce que nous avons vu. J’ai été très choqué de voir que cette campagne a été entièrement axée contre Ennahda. Je pense en particulier au PDP [Parti démocratique progressiste], de Mr Cheddi. En politique, quand on n’a pas de convictions à défendre et qu’on ne fait qu’attaquer les autres, on a peu de chances d’être entendu par ses concitoyens. Pour être audible, le PDP doit élaborer un projet politique. Aujourd’hui, c’est un vide abyssal en termes de propositions.

Monde
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Partir de Gaza a sauvé mon art »
Portrait 26 juin 2026 abonné·es

« Partir de Gaza a sauvé mon art »

Mohammed Hilles est un violoniste gazaoui de 26 ans. Il y a un peu plus d’un an, il a été évacué de l’enclave palestinienne pour poursuivre ses études et sa musique en France. L’exil pour continuer de jouer. Mais à quel prix ?
Par Charlotte Gauthier
« La révolution des flamants roses » secoue l’Albanie
Europe 26 juin 2026 abonné·es

« La révolution des flamants roses » secoue l’Albanie

Depuis la fin mai, le « pays des aigles » est en ébullition. Le mégaprojet touristique de la famille Trump sur une zone naturelle protégée est devenu le symbole de la dérive corrompue et autoritaire du régime d’Edi Rama. Mais pas seulement.
Par Simon Rico
Indonésie : à Bangka, l’extraction de l’étain, noir tribut payé à nos écrans
Reportage 25 juin 2026 abonné·es

Indonésie : à Bangka, l’extraction de l’étain, noir tribut payé à nos écrans

Dans l’archipel indonésien, des travailleurs extraient l’étain dans des conditions extrêmement dangereuses. Indispensable à la fabrication des smartphones et des ordinateurs, le précieux métal s’arrache au prix de vies humaines et d’un désastre écologique.
Par Pierre Terraz et Paul Boyer
« On ne gagne pas une élection présidentielle seulement sur les questions internationales »
Entretien 16 juin 2026 abonné·es

« On ne gagne pas une élection présidentielle seulement sur les questions internationales »

L’engagement de certains candidats sur les crises internationales peut-il devenir un atout électoral en 2027 ? Chercheur en science politique, Élie Michel décrypte les limites du poids de l’international dans la présidentielle à venir.
Par William Jean