Après l’expulsion, les Roms face au mensonge de l’État

Un camp de Roms était évacué, mercredi 27 mars en bordure de Paris, avec la promesse qu’une « solution durable » serait apportée à chaque famille. Certains occupants sont aujourd’hui à la rue. Reportage.

Erwan Manac'h  • 2 avril 2013
Partager :
Après l’expulsion, les Roms face au mensonge de l’État

Tout le monde s’affaire dans le calme, en gardant un œil sur les véhicules de police et le bulldozer qui stationnent aux abords du campement. Peu avant 7 h du matin, mercredi 27 mars, sur la bretelle d’autoroute désaffectée de l’A4 en bordure de Paris, une dizaine de familles roms sont prêtes pour leur expulsion. Depuis une semaine, elles recevaient les visites répétées des autorités, qui ont fini par leur promettre une solution de relogement.

Lire > Le vrai visage de la « chasse aux Roms »

« La police nous a dit d’attendre ici », raconte un quadragénaire d’apparence décontractée, qui finit de rassembler ses affaires. «  Je ne veux pas être expulsé en Roumanie , dit-il pourtant, là-bas on gagne 35 euros par mois sur les chantiers. Quand on ne trouve pas de travail, l’assistance sociale est à 25 euros par mois. »

7 h 15, une imposante délégation de la préfecture de police et des renseignements généraux flanqués d’une cinquantaine d’agents de police pénètre dans le camp. « Tout est prêt ? », demande une officielle d’une voix calme pendant qu’une petite équipe fonce maîtriser les deux chiens qui vivent sur le camp.

Poignées de main, sourires d’apaisements… Un traducteur entre en scène, pour achever de rassurer les familles.

« Ça ne se passe pas toujours aussi calmement » , tente à son tour de rassurer un officier des renseignements généraux, qui devise avec un militant tenu à l’écart du « périmètre » de l’opération. « Nous n’arrivons pas à savoir où ils sont emmenés, ils vont être dispersés à différents endroits », rétorque Stéphane, qui suit les familles depuis plusieurs mois. 4 enfants du camp avaient été vaccinés et domiciliés chez une habitante de Champigny et attendaient une place dans une école pour commencer leur scolarité.

Relogement… Pour trois jours

Bilan officiel de l’opération, publié le jour même dans un communiqué de la préfecture de police de Paris : 34 personnes ont été expulsées avec « une solution durable », conformément aux consignes édictées par le gouvernement dans une circulaire, le 26 août 2012.

Pourtant, six jours après l’expulsion, Gilbert est suspendu aux appels au 115. Logé pour 5 nuits avec sa femme dans un hôtel de Limay (Yvelines), il a été renvoyé vers le numéro du service d’hébergement d’urgence, dont on connaît l’état de surcharge, hiver comme été.

Malgré les promesses de la préfecture, le SAMU social explique qu’il ne s’occupe pas du suivi de ces familles désormais réparties sur plusieurs départements. Contactée par téléphone, la préfecture de police nous oriente vers la préfecture du Val-de-Marne, qui nous renvoie vers la préfecture d’Île-de-France, qui indique à son tour les services de la préfecture de Seine-Saint-Denis, etc. L’association Emmaüs coup de main, qui a mené avec la préfecture de police un « diagnostic social » du campement il y a plusieurs semaines, n’a pas non plus les moyens de suivre ces familles.

Seule certitude : 3 familles pointent aujourd’hui au 115. Contacté ce mardi, l’hôtel social de Limay dans lequel Gilbert et sa compagne étaient logés avec deux autres familles et plusieurs enfants confirme qu’ils ont dû quitter les lieux lundi. « On ne sait pas où aller », se désole Gilbert. Sans enfant, le jeune homme de 24 ans arrivé en France en 2006, éprouve les pires difficultés à trouver un placement d’urgence.

La famille Buriceanu, qui compte 5 enfants, a eu plus de chance. Elle bénéficie – pour l’heure – d’un appartement à La Queue-en-Brie (Val-de-Marne). « Ici on a beaucoup de problèmes. Nous n’avons rien à manger, il n’y a pas de magasin, pas de « butagaz » », se plaint toutefois Eugen, le père de famille, qui ne maîtrise que quelques mots de Français.

Parmi le groupe expulsé mercredi, une famille de 3 personnes est également déjà logée par le SAMU social dans un hôtel social de Villejuif, depuis 2006. Elle fréquentait régulièrement le camp sur la bretelle désaffectée de l’A4, «  pour le travail et la ferraille », raconte une mère de famille. « Le SAMU renouvelle leur placement toutes les semaines ou tous les mois, mais maintenant que leur enfant a grandi, ils pourraient être bientôt obligés de partir », explique la gérante de l’hôtel.

Jeudi 28 mars, le bidonville de Moulin-Galant, sur les communes d’Ormoy, Villabé et Corbeil-Essonnes (Essonne) a été expulsé. La vingtaine de familles qui l’occupaient encore ont été réparties vers des hôtels de toute la région. Selon le témoignage d’une militante citée par Médiapart, certains d’entre eux ont obtenu un relogement « pour trois nuits » avant d’être « renvoyés vers l’hébergement d’urgence via le 115 ».

### La circulaire n’est pas suffisamment appliquée

Cette expulsion sans relogement pérenne pour toutes les familles n’est pas un cas isolé. Depuis les déclarations musclées de Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, qui annonçait le 14 mars son intention de «  démantel [er] le maximum de camps de Roms insalubres » , le semblant de « trêve hivernal »[^2] observée depuis plusieurs mois a pris fin en dépit du manque criant de places d’hébergement d’urgence.

« Il y a énormément d’expulsions », constate Julie Heslouin, coordinatrice de la campagne «Roms» pour Amnesty International, « et la circulaire du 26 août 2012 [qui prévoit le relogement des familles expulsées] n’est pas suffisamment appliquée. »

Pour la journée internationale des Roms, le 8 avril, l’organisation internationale tiendra à Paris, samedi 6 avril, une journée de festivité pour réclamer l’arrêt des expulsions sans réelle alternative.

[^2]: La trêve hivernale ne s’applique pas aux familles roms, mais les autorités semblent avoir respecté un semblant de trêve durant cette période.

Société
Temps de lecture : 5 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

À Saint-Avold, les gilets jaunes reprennent le rond-point
Reportage • 14 octobre 2026 abonné·es

À Saint-Avold, les gilets jaunes reprennent le rond-point

Depuis les premiers jours de la mobilisation lycéenne, une date est très attendue : celle du retour annoncé des gilets jaunes le 17 octobre. Une journée d’action lancée début septembre sur les réseaux sociaux pour protester notamment contre l’augmentation du prix de l’essence et du coût de la vie.
Par Céline Martelet
Mouvement lycéen : des aînés « fiers » et « admiratifs »
Luttes • 14 octobre 2026

Mouvement lycéen : des aînés « fiers » et « admiratifs »

Les lycéen·nes trouvent aussi du soutien parmi les militant·es engagé·es de longue date dans diverses luttes, qui accompagnent ce combat de la jeunesse avec un espoir renouvelé.
Par Kamélia Ouaïssa
Derrière les lycéen·nes, « la daronnerie est en colère »
Analyse • 14 octobre 2026 abonné·es

Derrière les lycéen·nes, « la daronnerie est en colère »

Depuis bientôt un mois, les lycéen·nes qui luttent pour leur avenir mènent un mouvement social de grande ampleur pour exiger notamment de meilleures conditions d’apprentissage. Dans leur sillage, et face à la répression qu’ils et elles subissent, des parents se mobilisent à leurs côtés. Certains sont organisés en collectif.
Par Pauline Migevant et Kamélia Ouaïssa
Maintien de l’ordre : 100 000 signatures et des années d’alertes contre les armes mutilantes
Violences • 13 octobre 2026

Maintien de l’ordre : 100 000 signatures et des années d’alertes contre les armes mutilantes

Après plusieurs mutilations de lycéens, une pétition réclame l’interdiction de plusieurs armes et techniques policières lors des manifestations lycéennes. Une demande loin d’être récente malgré des avertissements répétés, jusqu’aux Nations unies.
Par Maxime Sirvins