Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon : « La guerre aux salariés va continuer »

Les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon décrivent les formes de violence exercées par les dominants.

Olivier Doubre  • 19 septembre 2013 abonné·es

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon avaient porté vivement l’estocade au précédent pouvoir sarkozyste avec leur désormais célèbre le Président des riches. Leur nouvel ouvrage, la Violence des riches, est un essai rigoureux qui se veut une analyse globale du système de classes néolibéral où les élites allient délinquance fiscale, irresponsabilité et, surtout, avidité méprisante pour les dominés.

Vous décrivez la violence de l’économie néolibérale mondialisée et financiarisée. Ce système repose d’abord sur la peur des salariés, qui ne savent même plus qui est vraiment leur patron…

M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot :  La peur se décline de multiples manières. Mais il est vrai que l’invisibilité, l’opacité, désormais, de ceux qui dirigent, qui possèdent les entreprises, sont telles que cela crée de la peur, de l’insécurité, du chantage. Et surtout, in fine, la paralysie de la pensée et de l’action chez les travailleurs. Ce phénomène empêche de formuler une cohérence identitaire de classe, ce qui entraîne une sorte de fatalisme constitué – de manière paradoxale – de non-acceptation mais aussi de consentement. C’est une immense détresse, très violente dans la tête des gens, mais qui ne débouche pas sur de la colère ni sur de la violence. Ce qui est beaucoup plus grave car cette détresse est à la fois identitaire, psychologique et sociale. Une détresse totale.

Et cette détresse, comme vous le montrez, touche aussi les vieilles familles patronales qui n’ont pas pris le tournant de la financiarisation néolibérale…

Absolument. Nous travaillons depuis six ou sept ans avec une vieille famille des Ardennes, les Dury, qui étaient jadis propriétaires de la société Thomé-Génot. Leur histoire montre bien comment ils n’ont pas senti le vent néolibéral arriver, comment, du jour au lendemain, les banques ont refusé de leur prêter de l’argent. Ils ont alors dû vendre pour un euro symbolique une entreprise numéro un mondial des pôles d’alternateurs pour automobiles à un fonds d’investissement de Californie. Celui-ci s’est révélé un fonds d’investissement pilleur, avec des patrons voyous qui ont tout pris : les avoirs immobiliers de l’entreprise, les savoir-faire des ouvriers et des ingénieurs, etc. Ils se sont ensuite enfuis aux États-Unis, mettant au chômage 370 salariés.

Vous citez une déclaration du délégué CGT de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois, Jean-Pierre Mercier, qui parle de « guerre aux salariés ». Vous montrez que cette guerre n’est pas tant le fait d’individus que d’un système économique de classe.

C’est en effet un système de classe, et le terme de « guerre » employé par ce syndicaliste l’a aussi été par l’homme d’affaires Warren Buffett, qui, en 2005, disait que les riches sont en train de mener une guerre aux autres classes… et en passe de la gagner ! En tout cas, Jean-Pierre Mercier a raison de parler de guerre menée aux salariés parce que, avec la délocalisation devenue systématique des emplois industriels, des millions de travailleurs ont été mis au chômage en France. Et cela va continuer car nous ne sommes pas dans une récession banale mais dans quelque chose de beaucoup plus grave qui a justement à voir avec la guerre. Cette guerre, qui est aussi idéologique, linguistique, psychologique, est d’une intensité incroyable. Pour les salariés, elle se manifeste notamment dans le fait d’être traités continuellement en « coûts », en « charges » ; dans le fait qu’on leur répète à l’envi que ce sont eux qui freinent la compétitivité française, quand ils ne sont pas stigmatisés comme étant des casseurs, des fraudeurs, des assistés, etc. Et lorsqu’ils se donnent un représentant politique, celui-ci est immédiatement taxé de « populisme » ! Ce que nous avons essayé de montrer dans ce livre, sans prétendre à l’exhaustivité, c’est la transformation des classes populaires (et demain des classes moyennes) en ennemis de l’intérieur. Or, les gens de PSA savent très bien que ces personnes sont celles qui créent les richesses, qui donnent de la plus-value aux actionnaires ! Aussi, cette inversion du marxisme qui fait que les riches se présentent en créateurs de richesses et d’emplois, renvoyant aux travailleurs une image de parasites, est particulièrement cruelle.

Vous montrez que la déréglementation de l’économie, c’est aussi la « délinquance des riches », avec les paradis fiscaux. Mais tout cela n’est possible qu’avec la complaisance des États, et surtout de la droite et de la gauche de gouvernement…

Des gens aisés installés pépères sur leur fauteuil de plage, face à la mer, et la voix off de François Morel. D’emblée, le film d’Antoine Roux, écrit avec Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, s’inscrit dans l’ironie mordante. Et d’emblée ce chiffre : la France compte la plus forte densité de millionnaires au monde (1 pour 30 habitants). Dans une société en crise, comment les plus fortunés parviennent-ils à maintenir leur position ?, s’interrogent les auteurs, déclinant un tableau d’une caste en dehors du monde réel. En deux volets d’une facture classique, d’entretiens en caméra discrète, le film rend compte de l’auto-légitimité des dominants, avec ses propres codes, de leur influence sur la société, du rapport de force au sein de ce milieu. Parce que s’il est glacial, arrogant, cet univers ne manque pas non plus de violence.

Au bonheur des riches , mardi 1er octobre, à 22 h 35, sur France 2 (2 x 64’).

Absolument. Les dirigeants de la droite et de la gauche libérales réifient l’État, les paradis fiscaux, la dette, pour que les gens ne voient pas qu’ils sont le résultat de constructions sociales, de rapports de force entre les classes. Ce qui leur permet par exemple de tenir le discours suivant : les paradis fiscaux sont une arme de destruction massive des États. C’est la philosophie du Parti socialiste. Or, nous montrons, au contraire, que les paradis fiscaux sont le cœur noir du système néolibéral, et tout cela ne se fait qu’avec l’assentiment des États et des oligarques qui en tiennent les rênes. Nous donnons l’exemple du groupe LVMH, qui a 130 filiales dans les paradis fiscaux, au conseil d’administration duquel siègent plusieurs dirigeants socialistes, dont Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères sous Jospin. De même, BNP-Paribas en a 189 : pensez-vous que François Hollande et Jean-Marc Ayrault ne le savent pas ? Aussi, nous disons que la déréglementation de l’économie qui est au cœur de la construction européenne a débuté avec six pays dont trois sont des paradis fiscaux (Luxembourg, Belgique et Pays-Bas). L’Europe néolibérale s’est donc construite dans l’imbrication avec les paradis fiscaux. Et les socialistes sont au cœur de tous les processus de déréglementation néolibérale de l’économie.

Selon vous, combien de temps ce cynisme et cette violence pourront-ils encore durer ?

Nous ne sommes évidemment pas prophètes, mais l’on peut formuler des hypothèses. L’une d’entre elles est qu’il y aura peut-être un événement déclencheur d’une colère immense, susceptible de déboucher sur une explosion sociale. Nous pensions que cela pouvait naître de la prise de conscience des trahisons du PS. Or, au contraire, on sent que celles-ci créent un désarroi supplémentaire. L’autre hypothèse est que cette violence dure malgré tout très longtemps. Mais cela signifie une déflagration mondiale de barbarie humaine de tous contre tous sans précédent. Pour autant, nous pensons qu’il est impossible que les intellectuels ne lancent pas d’alertes pour révéler ce qui se passe. C’est, avec modestie, le rôle que nous essayons d’avoir.

Idées
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