Complices de crimes de guerre ?

Après un mois de massacres, François Hollande a enfin eu un mot de critique à l'égard de l'opération israélienne à Gaza. Mais la critique n'est pas l'action. C'est pourquoi nous publions ici la proposition de Pierre Larrouturou, déjà publiée dans le Nouvel Observateur . Le coprésident de Nouvelle Donne propose des mesures qui auraient au moins le mérite de manifester un engagement du gouvernement français pour une paix juste et durable.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Imaginez une minute. Je dis bien « imaginez » car nous espérons tous que ce ne sera jamais le cas. Imaginez qu’un État voisin d’Israel ait décidé de bombarder ce pays. Imaginez l’horreur : des enfants jouant sur une plage, dont le corps est coupé en deux. Des femmes dévisagées. Des hommes écrasés sous des immeubles en feu. Des écoles bombardées. Des milliers d’orphelins. Des milliers de blessés...

Immédiatement, tous nos pays auraient réagi : en moins d’une heure, les avions de l’OTAN auraient décollé des bases les plus proches. L’Europe aurait organisé un pont aérien pour évacuer les blessés, les soigner dans nos hôpitaux et fournir à tous les vivres nécessaires. Oui, si Israël avait été attaqué, nous aurions tous réagi immédiatement et avec beaucoup de force. C’est normal. Israël est un pays ami.

Alors comment expliquer notre inertie quand un autre pays ami, la Palestine, est sous les bombes ? « Quand c’est des Arabes qui sont tués, tout le monde s’en fout ? Israël a le droit de tuer parce qu’on est Arabe ? » demandait une jeune fille dans la manifestation du 13 juillet. Je n’ai pas su lui répondre.

Notre amitié pour Israël ne peut aucunement justifier notre inertie. Critiquer Netanyahu, ce n’est pas critiquer Israël. L’hymne d’Israël c’est Hatikva , l’Espoir. Hélas, la stratégie d’hyper-violence de Benyamin Netanyahu est en train de détruire l’espoir. Il enferme son pays et tout le Moyen-Orient dans une logique de guerre perpétuelle.

A chaque fois que Netanyahu se réjouit d’avoir éliminé un terroriste, il provoque la haine de centaines de milliers d’hommes et de femmes en Palestine et dans le reste du monde. Parmi eux, combien vont s’engager dans des mouvements terroristes pour venger la mort de centaines d’innocents ? C’est un engrenage qui va provoquer des souffrances terribles dans les deux camps et ne pourra jamais assurer la sécurité d’Israël.

La stratégie choisie par Yitzhak Rabin en 1993, construire la Paix avec ceux des Palestiniens qui veulent aussi la paix, était plus courageuse et plus efficace. Rabin n’était pas un pacifiste béat : il était général et avait été l’un des premiers militaires israéliens à rentrer dans la vieille ville de Jérusalem lors de la guerre des six jours, en 1967. Mais il savait que les armes doivent se taire si l’on veut construire une paix durable. Construire deux États et permettre aux deux peuples de vivre sereinement dans des territoires reconnus par la communauté internationale est la seule façon d’assurer la sécurité de tous. Pas de paix durable sans justice sociale et sans respect de l’identité et de la souveraineté des peuples.

Netanyahu a dit ce week-end qu’il voulait continuer le combat jusqu’à assurer « le retour au calme pour les citoyens d'Israël » . De quel calme parle-t-il ? La droite israélienne se croit autorisée à tuer du fait de la passivité complice de l’Europe et des États-Unis, comme de la faible solidarité avec Gaza affichée par les États arabes. Mais c’est un calme trompeur que prépare Netanyahu : on sait depuis le 11 septembre 2001 que les attaques les plus meurtrières ne viennent pas forcément des États.

Critiquer Netanyahu, ce n’est pas sacrifier la sécurité d’Israël. Au contraire ! Dénoncer le martyr du peuple palestinien, ce n’est pas oublier ou minimiser le martyr qu’a subi le peuple juif. Vouloir stopper l’horreur en Palestine, ce n’est pas de l’antisémitisme. Il faut en finir, une fois pour toute, avec ce terrorisme intellectuel qui fait que quiconque critique une décision du gouvernement israélien serait antisémite.

Ma femme s’appelle Esther. Un de nos enfants s’appelle David. Étant chrétien, je suis spirituellement et culturellement sémite car j’ai été nourri dans mon enfance par ce que la foi et la culture juives ont apporté à la foi et à la culture chrétiennes. Oui, je suis sémite mais en aucun cas je ne veux être complice de la politique de Netanyahu. Depuis des années, les conditions de vie à Gaza sont scandaleuses : en juillet 2004, la Cour internationale de justice affirmait déjà que la construction du Mur de séparation était contraire au droit international. Cela fait 10 ans ! Avant même le déluge de feu qui s'abat sur ce territoire depuis le 8 juillet, tous les rapports de l’ONU ou de Médecins sans frontières dénonçaient les conséquences très graves sur la santé des Gazaouis du blocus imposé depuis 2006 par la droite israélienne.

Il est urgent que la France et l’Europe passent à l’action pour arracher Israël et Palestine à la logique de guerre. Au Chili, les députés ont décidé à l’unanimité - droite et gauche confondues - de cesser les relations commerciales avec Israël. Le Brésil puis l’ensemble des cinq pays du Mercosur ont fait de même. Si l’Europe, qui représente 32 % des exportations israéliennes, décidait à son tour d’un tel boycott, nul doute que cela aurait une influence très forte sur les décisions prises à Tel Aviv.
« Le boycott, c’est comme ça qu’on a eu la peau de l’Apartheid en Afrique du Sud, me disait il y a quelques jours Michel Rocard. C’est une arme très efficace. » Pourquoi l’Europe et les États-Unis ont-ils décidé de sanctions contre la Russie mais d’aucune sanction contre Israël ?

Pour obtenir immédiatement un vrai cessez le feu, il faut saisir la Cour pénale internationale. A plusieurs reprises, depuis un mois, l’ONU a affirmé que l’armée d’Israël ne respecte pas les lois de la guerre. C’est intolérable ! Une plainte a été déposée le 25 juillet par un avocat français au nom du ministre palestinien de la Justice. Pour que la CPI puisse agir, Dominique de Villepin propose de « donner droit aux demandes palestinienne d’adhérer à la CPI » . Il a raison : il faut effectivement permettre l’adhésion de la Palestine. Mais cette négociation va prendre du temps et son issue est incertaine.

Vu la gravité de la situation, la France devrait annoncer qu’elle reprend à son compte la plainte de la Palestine. En l’élargissant aux crimes commis par les deux camps et en donnant demain comme date de début de la période à partir de laquelle les territoires palestiniens seront de facto sous protection internationale. A partir de demain, Benyamin Netanyahu et ses proches seraient personnellement responsables de tous les actes commis par l’armée ou les services spéciaux israéliens dans la bande de Gaza. Si la barbarie continue, ils risqueraient de finir leurs vies en prison.

Saisir la Cour pénale internationale devrait permettre un cessez-le-feu immédiat. Ce cessez-le-feu devrait être suivi sans délai de l'envoi d'une force d’interposition pour sécuriser et démilitariser Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem Est. L’Europe pourrait mettre à disposition de l’ONU la brigade franco-allemande. Pourquoi la brigade franco-allemande ? Parce que les 5.000 hommes de cette brigade sont la preuve vivante que deux peuples qui se sont déchiré et détesté pendant des décennies peuvent, malgré tout, faire la paix. Une aide humanitaire d’urgence doit être envoyée pour soigner et nourrir les populations martyrisées depuis un mois.

La levée du blocus imposé par Israël à Gaza est un préalable à la levée du boycott par l’Europe des exportations israéliennes. Ce blocus est totalement illégal. Il rend impossible tout développement économique de Gaza. Il détruit la santé de milliers d’enfants. Il démoralise et empoisonne la vie quotidienne de centaines de milliers d’adultes. Le blocus doit être levé immédiatement.
Pour faciliter la réussite des négociations, il faut dire clairement quelles seront les sanctions en cas de statu quo (sanctions financières, économiques, militaires...) mais aussi quelles seront les aides en cas de succès : de même que l’Allemagne et la France ont bénéficié après la Seconde Guerre mondiale des financements du plan Marshall, l’ONU doit organiser un plan d’aide très significatif pour financer le retour en Israël d’un grand nombre de colons, comme la reconstruction et le développement des zones occupées depuis des années.

La paix est possible. C’est une question de courage politique. Qu’on se souvienne du discours de Pierre Mendès France le jour de son investiture : « Si je n’ai pas fait la paix en Indochine dans un mois, je démissionne. » Beaucoup ont ricané : « cela fait des années que la guerre ravage l’Indochine et nul n’est parvenu à éteindre le brasier. Pour qui se prend ce juif ? » Mais 30 jours plus tard, le juif Mendès signait la paix.

Pourquoi François Hollande et les autres dirigeants européens ne font-ils pas preuve du même courage et du même volontarisme ? Boycott commercial, saisine de la Cour pénale internationale, force d’interposition, négociation de paix et plan Marshall... Construire la paix entre Israël et la Palestine est encore possible. Oui, il est temps d’agir avec force pour que soient brisées les logiques de haine et que revienne l’Espoir. Si les dirigeants européens ne s’engagent pas pleinement dans ce chantier, ils seront complices de ce qui se passe à Gaza. Complices de crimes de guerre.


Pierre Larrouturou est coprésident de Nouvelle donne.

Photo : MOHAMMED ABED / AFP

Haut de page

Voir aussi

Articles récents