« Affaire du 8 décembre » : la gauche radicale face aux dérives de l’antiterrorisme

Le procès en appel de six des sept militants d’extrême gauche condamnés en 2023 pour « association de malfaiteurs terroriste » a débuté lundi 4 mai. Si le dossier semble particulièrement fragile, le jugement pourrait constituer un précédent dangereux en matière d’antiterrorisme.

Martin Eteve  • 5 mai 2026
Partager :
« Affaire du 8 décembre » : la gauche radicale face aux dérives de l’antiterrorisme
© Marione Lozano / Unsplash.

En première instance, fin 2023, ils étaient plusieurs centaines, venus des quatre coins de la France pour garnir les bancs de la 16e chambre du tribunal judiciaire de Paris. Ils s’étaient réunis pour témoigner de leur soutien aux « inculpé·es du 8 décembre », des militants d’extrême gauche poursuivis pour avoir fomenté des actions terroristes contre des « cibles institutionnelles ». Tous ont été interpellés le 8 décembre 2020.

Gaël*, Rennais d’une soixantaine d’années, était déjà là. « On était venus à cinquante en bus de Bretagne, se remémore-t-il. Mais le temps a passé, il y a beaucoup moins de monde aujourdhui. » Pour l’ouverture du procès en appel, lundi 4 mai, quelques dizaines seulement font comme lui la queue devant le Palais de justice de l’île de la Cité, à Paris. Sur un banc près de l’entrée, une affiche du collectif de soutien aux prévenus est collée, sur laquelle est inscrit : « Qui terrorise qui ? »

Sur le même sujet : « Affaire du 8 décembre » : l’inquiétante condamnation de militants comme terroristes

À cette question, les réponses divergent. Pour la justice, ce seraient les sept prévenus, condamnés en première instance pour « association de malfaiteurs terroriste » à des peines allant de deux à cinq années d’emprisonnement. Pour leurs soutiens, ce sont les institutions policière et judiciaire, dont ils dénoncent la répression : Florian D., alias Libre Flot, l’un des prévenus, a notamment passé 16 mois à l’isolement en détention provisoire, et n’en est sorti qu’après une grève de la faim ayant engagé son pronostic vital, au printemps 2022.

Criminaliser les opinions

Car le dossier sur lequel reposent les condamnations pose question. Parmi les éléments à charge : des parties d’airsoft, des tentatives de confection d’explosifs artisanaux, mais aussi des lectures considérées comme radicales car révolutionnaires (comme celle de l’ancien député révolutionnaire Auguste Blanqui), et une animosité importante envers les forces de l’ordre. Mais aucun projet de passage à l’action violente recensé au cours des mois d’écoutes et de surveillance permanente dont furent l’objet les suspects.

Pour le jugement en première instance, que Politis a pu consulter, la caractérisation terroriste n’a pas besoin d’être appuyée sur des preuves de projet de passage à l’action. L’intention de le faire suffit. Ainsi, le tribunal avance que « l’évocation d’actions violentes, visant une catégorie de personnes dont le rôle est particulièrement symbolique dans la défense de l’ordre public, entre pleinement dans la définition de l’action terroriste ».

La justice antiterroriste en vient à essayer de sonder les cerveaux et les cœurs.

L’association La Quadrature du Net

Dans cette interprétation extrêmement large du terrorisme, le tribunal s’appuie sur un dispositif permis dans le cadre de l’état d’urgence, aujourd’hui inscrit dans le droit commun. Cette logique s’inscrit dans la volonté de « prévenir » les actions terroristes avant même leur planification. Pour l’association de défense des libertés publiques La Quadrature du Net, « la justice antiterroriste en vient à essayer de sonder les cerveaux et les cœurs ».

« Obtenir une relaxe totale »

Si la condamnation est confirmée ou alourdie par la cour d’appel, elle constituerait une première pour des militants d’extrême gauche, accusés de terrorisme depuis les années 1990 et Action directe. Au-delà de la levée du fichage et de leur volonté d’être relaxés, les prévenus visent donc également par l’appel à ne pas laisser graver un tel précédent dans le marbre.

Selon leur comité de soutien, il « laisserait toujours plus de champ libre à l’État pour utiliser les moyens de l’antiterrorisme pour réprimer des pratiques révolutionnaires, de lutte, ou même simplement des paroles et des idées ».

« Lobjectif de lappel est dobtenir une relaxe totale de lassociation de malfaiteurs terroriste », considère Me Chloé Chalot, avocate de Camille B., seule femme parmi les six prévenus interjetant appel. En premier lieu parce que l’inscription au Fijait (Fichier des auteurs d’infractions terroristes) et la surveillance qui en découle sont contraignantes dans la vie quotidienne – elles imposent des convocations policières et de suivi psychologique régulier, ainsi que le renseignement des divers déménagements et voyages à l’étranger – mais surtout parce que la qualification de terroriste est « infamante, et ne correspond en rien à la personne quelle est ».

Une jurisprudence dangereuse

Pour la plupart, les prévenus ne se connaissaient pas. Leur point commun est d’avoir côtoyé Florian D., alias Libre Flot, considéré comme l’instigateur et le recruteur de ladite association de malfaiteurs. Ce militant internationaliste est parti entre 2017 et 2018 pour combattre l’État islamique dans le nord-est syrien aux côtés des YPG, les combattants kurdes au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS), alliée des occidentaux dans leur lutte contre l’organisation terroriste.

À son retour en France, il a fait l’objet d’une surveillance appuyée des services de renseignement, jusqu’à la transmission, le 7 février 2020, d’un rapport de judiciarisation de la DGSI au Parquet national antiterroriste (PNAT).

Sur le même sujet : Terrorisme d’extrême droite : des islamophobes à la barre

Pour le renseignement français, Florian D. aurait eu pour intention d’utiliser sur le territoire français des connaissances acquises en Syrie. Le document soupçonnait Libre Flot de monter « un groupe violent » visant à « commettre des actions de guérilla et des actions violentes contre des cibles institutionnelles ». L’information judiciaire alors ouverte par le PNAT aboutit le 8 décembre à l’interpellation de neuf personnes, dont sept finiront par être condamnées en 2023.

Les trois semaines d’audiences, qui s’achèveront le 22 mai, et le jugement qui les conclura seront scrutés. Car si ce dernier venait à entériner une jurisprudence constituant la figure terroriste d’« ultragauche », il donnerait un instrument de répression politique supplémentaire à un arsenal antiterroriste qui en comporte déjà bien assez.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Nous attendons depuis cinq ans la justice dans la douleur » : au procès des passeurs, les familles de victimes témoignent
Justice 10 septembre 2026 abonné·es

« Nous attendons depuis cinq ans la justice dans la douleur » : au procès des passeurs, les familles de victimes témoignent

Lors d’un passage express en France, quatre proches de victimes, venus du Kurdistan irakien, ont exprimé leur besoin de vérité et de justice durant les deux premiers jours du procès des présumés passeurs.
Par Pauline Migevant
Naufrage meurtrier dans la Manche : comment les enquêteurs ont identifié les présumés passeurs
Justice 9 septembre 2026 abonné·es

Naufrage meurtrier dans la Manche : comment les enquêteurs ont identifié les présumés passeurs

Mardi 8 septembre, a débuté le procès des quatorze présumés passeurs, cinq ans après un naufrage dans la Manche ayant tué 31 personnes. Pour remonter les filières, l’instruction a décortiqué la téléphonie des naufragés et des suspects, et les renseignements de la police.
Par Pauline Migevant
31 personnes mortes dans la Manche : le procès des passeurs s’ouvre cinq ans après le naufrage meurtrier
Récit 8 septembre 2026 abonné·es

31 personnes mortes dans la Manche : le procès des passeurs s’ouvre cinq ans après le naufrage meurtrier

Le procès de 14 hommes accusés d’être les passeurs de la traversée du 24 novembre 2021 démarre ce mardi. Le naufrage dans la Manche avait tué 31 personnes exilées, désireuses de rejoindre l’Angleterre. Les militaires, qui n’étaient pas intervenus malgré les appels de détresse, font l’objet d’une procédure distincte.
Par Pauline Migevant
Au tribunal de Versailles, les violences sur mineur·es à la barre
Justice 15 juillet 2026 abonné·es

Au tribunal de Versailles, les violences sur mineur·es à la barre

En 2025, au moins 190 000 mineur·es ont été signalé·es comme victimes de violences physiques ou sexuelles. Un chiffre largement sous-évalué. Lorsque des plaintes sont déposées et que les procédures aboutissent, ces dossiers sont la plupart du temps jugés en correctionnelle lors d’audiences spécifiques.
Par Céline Martelet