Comment combattre les jihadistes ?

Pour Didier Billion, l’action contre l’Organisation de l’État islamique passe par l’analyse des échecs des précédentes interventions.

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Depuis plusieurs semaines, l’attention internationale est polarisée sur les exactions de l’Organisation de l’État islamique (OEI) 1. Devant l’horreur des crimes commis, il n’y a pas débat sur la nécessité de combattre cette hydre totalitaire. Toutefois, la lutte qu’il convient d’organiser nécessite de dépasser le registre émotionnel et de procéder à une analyse raisonnée de la situation. Il faut, en premier lieu, comprendre les raisons qui ont permis le développement de l’OEI. Les politiques mises en œuvre à l’égard de l’Irak, principalement par les puissances occidentales, sont la principale cause de la situation actuelle. Le terrible embargo organisé contre le peuple irakien après la guerre de 1991 puis l’agression militaire de 2003 orchestrée par les États-Unis ont abouti à la dislocation de la société irakienne. Le projet néoconservateur états-unien étant clairement de briser le cadre unitaire de l’État-nation irakien et de recomposer la société sur des bases communautaires. Une situation de chaos s’est alors cristallisée. Cette guerre de « tous contre tous » a été amplifiée par la prétention d’une partie des dirigeants irakiens chiites à contrôler la totalité des affaires publiques et par leur décision d’exclure la communauté sunnite de toutes les fonctions de pouvoir. Politique qui, en marginalisant les sunnites, a conduit nombre d’entre eux à rejoindre les groupes jihadistes, qui ont proliféré et multiplié les exactions.

À ce stade, il convient d’esquisser des éléments de bilan sur les politiques qui ont la prétention d’imposer la démocratie de l’extérieur, le plus souvent par la voie militaire. L’instauration d’un ordre politique de type démocratique nécessite de ne pas céder à l’illusion que les systèmes occidentaux représentent un modèle universel mécaniquement transposable. Il est pour le moins détestable que les droits-de-l’hommistes, les promoteurs du devoir d’ingérence et les va-t-en-guerre, toujours prompts à asséner des leçons de morale démocratique au monde entier, n’aient jamais le courage de tirer le bilan des politiques qu’ils ont mises en œuvre. Les dirigeants qui organisent une coalition pour détruire l’OEI seraient pourtant bien fondés à réfléchir au bilan des interventions qui se sont multipliées depuis 2001. Afghanistan, Irak, Libye… Dans chacun des cas, le bilan est catastrophique : affaissement du rôle de l’État, exacerbation des antagonismes communautaires, règne des milices… Il apparaît donc impératif, dans la situation présente de l’Irak, de penser avant toute chose aux problématiques politiques et de fournir une aide de long terme au gouvernement de Haïdar Al-Abadi pour ne pas retomber dans des erreurs qui amplifieraient le chaos. Les déclarations de Barack Obama et de François Hollande manquent singulièrement de précision sur les objectifs politiques, ce qui est très préoccupant. La dénonciation de la barbarie est certes nécessaire, mais elle n’est pas suffisante pour reconstruire l’État irakien, et donc assécher les causes des avancées militaires de l’OEI. Il est impératif que toute intervention militaire organisée contre l’OEI soit encadrée par une claire résolution votée par l’Organisation des Nations unies. Or, celle adoptée par le Conseil de sécurité le 19 septembre ne l’est pas. Il convient en outre d’associer tous les États de la région, et il est irresponsable de repousser une active coopération avec la République islamique d’Iran, laquelle reste un des acteurs régionaux majeurs et possède donc une partie de la solution.

De la même façon, des contacts avec le régime syrien, quelles que soient les vives préventions qu’on puisse avoir à son égard, s’avèrent nécessaires. Ce sont avant tout les peuples et les États de la région qui doivent affronter l’OEI, la communauté internationale ne devant intervenir qu’en appui, sur la base, répétons-le, d’une résolution des Nations unies et à la demande du gouvernement d’union nationale irakien. Pour combattre efficacement l’OEI, il est urgent d’affirmer l’autorité du gouvernement d’union de Bagdad, dans le respect des droits et des devoirs de toutes les composantes de la société irakienne. C’est aussi pourquoi l’une des priorités est de réduire le soutien que certaines tribus sunnites fournissent aujourd’hui aux jihadistes, et de les ramener dans le jeu politique national. C’est à ces conditions, non exhaustives, que la lutte contre la barbarie totalitaire pourra être couronnée de succès. Les décisions militaires doivent dépendre des objectifs politiques. Le premier d’entre eux étant de contribuer à la restauration de l’État-nation irakien, sans prétendre décider à la place des peuples concernés. Toute autre méthode sera vouée à l’échec, renforcera le tumulte en Irak et dans la région. Le défi est d’ampleur, complexe, mais toute autre voie mènerait à l’impasse et contribuerait à renforcer l’OEI, enfant monstrueux de la politique des néoconservateurs états-uniens et d’Al-Qaïda.


  1. Comme il ne s’agit pas d’un État, nous utilisons, à l’instar du Monde diplomatique , cette dénomination. 


Didier Billion est directeur adjoint de l’Iris, spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient.

Photo : Emin Menguarslan / Anadolu Agency

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