Les nouveaux insoumis

Un essai novateur sur les transformations de l’exigence démocratique depuis les révélations de Wikileaks.

Olivier Doubre  • 29 janvier 2015 abonné·es

À première vue, ce sont trois petits génies de l’Internet et de l’informatique. Voire de simples lanceurs d’alerte. Julian Assange, 43 ans, l’un des principaux fondateurs de Wikileaks, le site qui a donné accès aux documents « secret défense » des États-Unis et de leurs alliés. Edward Snowden, 22 ans seulement, informaticien de l’Agence pour la sécurité nationale (NSA), qui a révélé au monde le gigantesque programme de surveillance organisé principalement par les États-Unis et la Grande-Bretagne. Et Chelsea Manning, ancien soldat de première classe de l’armée américaine, se prénommant alors Bradley, devenue transgenre après son arrestation pour avoir copié et livré à Wikileaks des centaines de dossiers concernant les violences commises par son armée en Afghanistan ou en Irak. Pour le sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie, ces trois-là sont bien plus que cela. Leurs révélations, qui les ont fait enfreindre les lois, ont ouvert les yeux au monde entier. Ils ont dû fuir (lorsque c’était possible) afin d’éviter de longues peines d’emprisonnement. Seule Chelsea Manning n’y est pas parvenue : condamnée en 2013, elle purge une peine de trente-cinq ans de prison, en dépit de vives protestations à travers le monde.

Le fait de ne pas se soumettre aux tribunaux, déniant une légitimité à la répression (extrêmement sévère) encourue, mais aussi d’agir anonymement à travers le site Wikileaks ou l’association informelle des Anonymous, en mettant à la disposition de tous les informations que les États « ont soustraites au contrôle des citoyens », constitue une véritable « reformulation de la politique contemporaine et [une] réélaboration de l’exigence démocratique », estime Geoffroy de Lagasnerie. Les actes de ces trois insoumis – dont « on n’a que rarement saisi la portée et la radicalité »  – ne sauraient « être considérés comme s’inscrivant dans la tradition de la désobéissance civile », car ils opèrent « un déplacement de la scène politique » et révèlent « l’irruption d’une nouvelle manière d’agir politiquement » .

Et l’auteur d’analyser les bouleversements induits par Snowden, Assange ou Manning quant à nos conceptions traditionnelles des objets de la philosophie politique, du pouvoir et de la souveraineté, tels « l’obéissance, le rapport des citoyens à l’État, à la nation et au droit, à la démocratie ». Pour lui, leurs actes courageux, de nature et de portée radicalement nouvelles, invitent d’abord à « penser une subjectivation anonyme ». Mais, plus largement, à « exiger la construction d’un système juridique plus démocratique et moins violent, qui s’ancrerait dans un mouvement de déconstruction, pratique et théorique, de la forme État, de la forme nation et de la forme citoyen ». Un mouvement, donc, et d’ores et déjà, à leur suite, un large programme de réflexion et d’action politiques.

Idées
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