Le trafic des espèces sauvages rapporte des milliards d’euros

La cour suprême sud-africaine vient de relancer le commerce de la corne de rhinocéros sur un continent qui voit ses espèces emblématiques disparaître de plus en plus rapidement  en confortant de puissants réseaux de trafiquants

Claude-Marie Vadrot  • 25 mai 2016
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Le trafic des espèces sauvages rapporte des milliards d’euros
© Rhinocéros « décorné » sur les terres du ranch de John Hume, un éleveur sud-africain propriétaire de 1.000 rhinocéros dont il fait commerce des cornes (MUJAHID SAFODIEN / AFP).

Malgré les efforts des autorités sud-africaines, le massacre des rhinocéros continue d’augmenter, dépassant chaque année le millier d’animaux abattus par des braconniers. Dans le seul but de récupérer la corne qui, une fois broyée et réduite en poudre, se vend jusqu’à 70.000 euros le kilogramme sur les marchés clandestins, en Asie et au Moyen-Orient. Parce que cette substance, largement plus rentable que la cocaïne, est (faussement) réputée restaurer les ardeurs sexuelles des hommes. Les marchés sont également approvisionnés par des rhinocéros d’élevage, sans qu’il soit possible de discerner la provenance de la corne prélevée – c’est-à-dire sciée. Considérant que cette production contribuait à entretenir un trafic qui, à terme, risque de provoquer la disparition de l’espèce sauvage, le gouvernement de Pretoria avait décrété un moratoire suspendant cette surprenante « production » qui fait la fortune de quelques fermiers. Malheureusement, le 24 mai, la Cour suprême sud-africaine, a définitivement contesté la légalité du moratoire. Ce qui ne rendra pas service aux rhinocéros, qu’ils soient abattus en Afrique-du-sud ou dans les autres pays africains où ils subissent un braconnage intense. Au point d’être menacés de disparition.

Éléphants abattus à la mitrailleuse

Cette histoire illustre parfaitement les difficultés éprouvées par de nombreux pays pour faire respecter les interdictions d’exportation (ou d’importation) d’animaux sauvages (ou des produits prélevés sur eux) édictées par la Convention sur le commerce d’espèces sauvages menacées (CITES) qui existe depuis 1973. Ainsi, les récents autodafés à grand spectacle de défenses d’éléphant, organisés il y a quelques semaines au Kenya (105 tonnes) ou en Malaisie (60 tonnes), ne peuvent pas masquer l’intensification du massacre des éléphants africains désormais abattus à la mitrailleuse au Congo. Au point que rien qu’en 2015, d’après la CITES, 20.000 éléphants ont été tués par les braconniers alimentant le trafic mondial de l’ivoire. Un trafic en nette augmentation parce que le prix de l’ivoire brut a atteint le prix record de 800 euros le kilo, ce qui porte celui d’une défense moyenne à 80.000 ou 100.000 euros. Manne qui représente une évidente tentation dans des pays dont de nombreux habitants sont victimes de la sous-nutrition et survivent avec quelques euros par jour.

Des centaines d’espèces illégalement exportées

Les éléphants et les rhinocéros ne sont pas les seuls victimes de l’exploitation mondiale des espèces sauvages, qu’il s’agisse d’animaux ou de plantes. Sont illégalement prélevés par des réseaux de trafiquants, des félins pour leur peau (guépards, panthères ou ours) ou des zoos privés, des orchidées et des cactus du Mexique pour les collectionneurs, des oiseaux comme les perroquets pour les mettre en cage ou encore des œufs d’oiseaux pour d’autres collectionneurs ; sans oublier les mains de gorilles naturalisées recherchées par des amateurs morbides. La liste de ces pillages est infinie et les prix montent chaque année. À cause des touristes qui rapportent ces trophées au retour de leurs vacances exotiques et des réseaux très structurés.

Ce trafic des espèces sauvages a atteint un tel niveau que le chiffre d’affaires de ce commerce est évalué par les services de douanes et la CITES, à au moins 10 milliards d’euros par an et plus probablement à 15 milliards. Ce qui le place au quatrième rang mondial, juste après celui de la drogue, le trafic des êtres humains et le commerce des armes. Cela s’explique facilement : les dépouilles d’animaux et les espèces interdites de commercialisation arrivent dans des valises par les aéroports ou les bateaux. Grace à des filières dont les acteurs ne risquent pas grand-chose, souvent de simples amendes jamais payées, même s’ils sont interceptés par les douaniers. Bien moins que s’ils transportaient de la drogue.

Écologie
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