Une enseignante gréviste répond à Jean-Michel Blanquer

Tribune. Vendredi 5 juillet, jour des résultats du baccalauréat, une professeure des Yvelines explique le choix de retenir les copies pour s’opposer à la réforme « pour l’école de la confiance » et celle du baccalauréat.

Une professeure gréviste  • 5 juillet 2019
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Une enseignante gréviste répond à Jean-Michel Blanquer
© crédit photo : ALAIN JOCARD / AFP

Alors que les résultats seront proclamés aujourd’hui, je souhaiterais m’exprimer pour expliquer à vos lecteurs les raisons de mon engagement dans une action qui peut sembler difficilement compréhensible à beaucoup. Faisant partie des enseignants grévistes traités d’irresponsables, je souhaiterais répondre à monsieur Blanquer qui a refusé de recevoir les membres des collectifs d’enseignants opposés à la réforme.

Pourquoi avons-nous décidé de conserver encore les copies alors que le Blanquer multiplie les mensonges et les illégalités ? Les raisons de la rétention des notes sont connues : une école de la confiance qui propage la défiance en empêchant les enseignants de s’exprimer librement. Une réforme du bac qui n’est pas faite pour permettre à chacun de s’épanouir, car les élèves devront pas exemple supprimer une de leurs trois de leurs options en terminale par rapport à la première, sauf dans certains établissements privés qui ont déjà annoncé qu’ils permettraient à leurs élèves de poursuivre les trois matières choisies pour mieux être préparés à leurs études supérieures.

Dans ces conditions, il n’est pas difficile d’imaginer que bon nombre de parents qui en ont les moyens enverront leurs enfants dans les établissements qui offrent cette possibilité. Des économies de budget sont faites en dépit du bon sens : moins d’enseignants mais plus de tablettes, ce qui est mauvais pour le commerce extérieur, le climat, la santé des enfants et a un apport pédagogique peu évaluable. Le service national universel va faire dépenser un argent fou alors que les classes seront surchargées par choix de faire des classes de 35/36 enfants au lycée, mais aussi en maternelle si rien ne change dans certaines écoles.

Et alors que la priorité devrait aller à l’encadrement humain de tous les élèves, le gouvernement fait le choix d’acheter encore des balles d’armes interdites en Europe pour la police, sans doute pour des classes qui se tiennent bien sages, comme à Mantes-la-Jolie en décembre dernier.

Ce n’est pas notre conception de l’Éducation nationale dans une République. Si les syndicats lycéens ont soutenu une décision lourde à prendre, si les parents ont soutenus aussi cette rétention des notes qui va jusqu’à demander la démission du ministre, j’ai peur que l’on se retrouve dans la même situation que pour la privatisation de la SNCF, d’EDF, de la Poste, de la santé et même des prisons.

En serrant les budgets par idéologie néolibérale, et en le détournant vers d’autres fins : plus d’ISF, un CICE qui permet à de grands groupes pharmaceutiques de gagner plus d’argent tout en renvoyant des chercheurs, des aides à l’intelligence numérique qui détruisent plus d’emplois qu’elles n’en créent, ceux qui nous gouvernent étranglent les services publics pour pouvoir dire EN MÊME TEMPS qu’ils ne fonctionnent pas. Mais tout le monde a bien vu que depuis la privatisation de l’énergie les prix de l’électricité ont augmenté.

Pourquoi avoir rendu l’école obligatoire à trois ans, alors que cela va occasionner de grosses dépenses des mairies pour les écoles privées sans augmenter le nombre d’élèves scolarisés ? L’Éducation nationale doit rester au service des enfants et des parents, non pas au service de l’idéologie de la révolution néolibérale (titre du livre du candidat Macron). Si le statut des fonctionnaires est traité de privilège par la droite classique et par les néolibéraux, c’est pour mieux « diviser pour régner ».

Alors que le service public est au service de la nation, le mouvement « en marche » fait croire qu’il la ruine alors que l’on voit bien que depuis deux ans, les ordonnances sur le travail et toutes les décisions prises ne vont que dans le sens d’un enrichissement des plus riches au détriment de tous.

Nous ne devrions pas rendre les copies avant les feux d’artifice du 13 juillet si nous étions des citoyens responsables, mais nous ne sommes que des profs, et nous connaissons le stress de nos élèves. Les chiffres auxquels j’ai eu accès par les courriels échangés après les assemblées générales qui se sont tenues un peu partout en France donnaient 27% de notes non rentrées sur le logiciel à l’heure butoir mardi dernier.

Pourtant, bon nombre de collègues ont fini par céder sous la pression et le chantage exercé par le ministre d’une retenue de 15 jours de salaire. Nous nous battons pour nos élèves et nos enfants : ce que nos grands-parents avaient obtenu après la guerre 39-45 grâce au Conseil national de la Résistance disparaît peu à peu, comme si les prétendues Trente Glorieuses et l’économie qui gouverne le monde depuis quelques années étaient plus prédatrices que cette deuxième guerre mondiale.

Alors que beaucoup de Français sont dans des situations économiques précaires, cumulent de petits boulots sans s’en sortir, il est de notre devoir d’enseignants de préserver l’égalité d’instruction, de veiller à entretenir la justice et la fraternité entre des élèves qui viennent de tous les milieux. Le fait que le président et notre ministre aient fait leurs études dans des établissements privés expliquent peut-être le peu de cas qu’ils se font du service public. Il s’agit bien d’une attaque dangereuse pour la cohésion nationale et l’égalité des élèves.

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