La fin de vie n’est pas une affaire privée

Alors que le projet de loi sur la fin de vie revient au Sénat, la gauche se retrouve face à ses propres contradictions. Peut-elle défendre l’aide à mourir au nom de la seule liberté individuelle alors qu’elle combat partout ailleurs cette fiction libérale du choix autonome ?

Pierre Jacquemain  • 11 mai 2026
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La fin de vie n’est pas une affaire privée
Les équipes mobiles en soins palliatifs passent leur journée à naviguer entre les services confrontés à la mort pour aller au chevet des patients.
© Hugo Boursier

Le retour du projet de loi sur la fin de vie au Sénat promet déjà son lot d’amendements conservateurs et de grandes envolées morales sur la prétendue « civilisation du soin » qu’incarnerait le refus de toute aide active à mourir. Personne n’est dupe : une partie de la droite sénatoriale entend détricoter un texte déjà fragilisé par des mois de compromis.

Mais ce débat, parce qu’il touche à la mort, à la dignité et à l’autonomie, traverse aussi profondément la gauche. Il ne suffit pas d’être « progressiste » pour être d’accord sur la question. Le livre récent de l’avocate et militante Élisa Rojas, Pour mourir, taper 1 (Éditions du Détour), a le mérite de poser une contradiction rarement interrogée dans notre camp politique.

Même lorsque l’on défend le droit au suicide assisté, il faut entendre sa critique : pourquoi mobiliser soudainement l’argument de la liberté individuelle absolue alors que, sur presque tous les autres sujets, nous démontrons que les individus ne choisissent jamais seuls ?

Sur le même sujet : Elisa Rojas : « Notre mort est toujours considérée comme libératrice par cette société » 

Depuis des décennies, la gauche critique rappelle que les existences sont déterminées par les conditions matérielles, les rapports de domination, la classe sociale, le validisme, le racisme, le patriarcat ou l’isolement. Nous expliquons qu’il n’existe pas de « choix libres » dans une société traversée par les inégalités et les politiques d’austérité qui fabriquent dépendance et désespoir.

Pourquoi alors, sur la fin de vie, certains se mettent-ils soudain à parler comme des libéraux conséquents, ramenant tout à la seule souveraineté de l’individu ? Cette contradiction mérite d’être affrontée sérieusement. Car la demande de mourir n’émerge jamais dans le vide.

Une question d’égalité sociale

Elle se formule dans un système de santé exsangue, dans des familles épuisées, dans une société qui invisibilise le handicap et relègue les vieux à la marge. Il serait catastrophique que l’aide à mourir devienne la solution low cost d’un État incapable d’assurer des conditions de vie dignes aux personnes malades, handicapées ou dépendantes.

La gauche doit comprendre que l’autonomie réelle n’existe que lorsqu’elle est soutenue collectivement.

Mais reconnaître cela ne conduit pas à refuser le suicide assisté. Au contraire : cela oblige à le penser politiquement. La mort est devenue une question d’égalité sociale. Aujourd’hui, les plus riches peuvent déjà contourner l’interdit français. Ils ont les moyens de partir en Belgique ou en Suisse pour choisir les conditions de leur départ. Les autres restent assignés à une souffrance parfois interminable, dépendants d’un système hospitalier saturé et des inégalités d’accès aux soins palliatifs.

C’est là que la gauche devrait retrouver sa cohérence : comprendre que l’autonomie réelle n’existe que lorsqu’elle est soutenue collectivement. Le droit à mourir doit être garanti par une politique publique ambitieuse, égalitaire et protectrice.

Sur le même sujet : Fin de vie : la fin d’un tabou français ?

Oui, il faut investir massivement dans les soins palliatifs : ouverture d’unités sur tout le territoire, formation des soignants, accompagnement des proches, prise en charge de la douleur et de la santé mentale. Une société progressiste ne laisse personne choisir la mort faute de soins ou d’attention. Mais elle ne peut pas non plus condamner celles et ceux qui n’en peuvent plus à attendre passivement une fin imposée.

Il existe des situations où la souffrance ou la perte irréversible d’autonomie rendent insupportable la poursuite de l’existence. Et tout le monde n’a pas la capacité physique de mettre fin à ses jours seul. Le véritable enjeu de gauche est donc celui-ci : permettre à chacun de vivre dignement jusqu’au bout, tout en donnant à ceux qui le demandent lucidement la possibilité d’être assistés pour mourir. Non pas au nom d’un individualisme abstrait, mais au nom d’une égalité concrète devant la mort.

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