Edgar Morin, nomade éclairé

Presque centenaire, le sociologue narre son parcours politique, intellectuel et amoureux dans une autobiographie passionnante.

Olivier Doubre  • 17 septembre 2019
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Edgar Morin, nomade éclairé
© photo : Edgar Morin en 2004. crédit : LEONARDO CENDAMO/AFP

Quiconque s’est un jour plongé dans l’histoire du PCF, ses erreurs et dénégations historiques (en particulier par rapport au stalinisme et surtout à l’existence du goulag), mais aussi l’autoritarisme dans les relations entre militants, intellectuels et dirigeants, garde en mémoire le magnifique petit volume Autocritique d’Edgar Morin, publié en 1959. Le sociologue y raconte comment sa foi stalinienne, héritée des combats de la Résistance, s’effrite peu à peu devant « le crétinisme culturel » du parti, ses mensonges et surtout son suivisme aveugle de ceux de Moscou et des partis frères, au pouvoir depuis l’après-guerre dans les funestes « démocraties populaires ». Jusqu’à son exclusion en 1951, qui, alors, est synonyme de chômage (puisqu’il se voit viré de toutes les publications liées de près ou de loin au parti) et d’ostracisme de la part de ses anciens camarades.

Une bonne moitié du présent ouvrage vient en effet rappeler, d’anecdotes en affrontements, l’influence considérable, voire tyrannique, de ce PCF ultra-stalinien des années 1940-1950 (à la différence, certes relative, du PC italien) sur la gauche française, le débat politique et intellectuel et, plus largement, la vie publique hexagonale.

Mais on ne saurait résumer les soubresauts de l’existence d’Edgar Morin à ses doutes vis-à-vis du PCF et à l’épisode « douloureux » de son exclusion. Ce livre de mémoires retrace en effet son existence « nomade », aussi bien géographiquement, intellectuellement que sentimentalement, toujours mue par une infinie curiosité des expériences possibles. Le brillant quasi-centenaire commence d’ailleurs sa narration par ses nombreuses « rencontres avec la mort », qu’elles soient dues à la maladie ou – surtout – aux risques qu’il prit dans la Résistance, échappant parfois d’extrême justesse à l’arrestation (et donc à la torture et à la déportation) que bon nombre de ses camarades subirent – et dont beaucoup ne reviendront pas.

Outre le courage qui apparaît dans son récit de la clandestinité dans le réseau de Marguerite Duras, Robert Antelme, Dionys Mascolo et François Mitterrand, qui lui fait croiser nombre de dirigeants de la Résistance, notamment Jean-Pierre Vernant à Toulouse, on est frappé par la puissance de travail d’Edgar Morin. Il multiplie en effet les ouvrages aux styles divers, inventant les « yéyés » quand le rock’n’roll colonise les transistors, les « stars », ou décryptant « la rumeur d’Orléans » (1969). Il conçoit ainsi la « pensée complexe » et formule sa « méthode », lesquelles demeurent incontournables pour les sciences sociales contemporaines et le feront docteur honoris causa d’une multitude d’universités à travers le monde.

Mais ce livre est d’abord un inlassable parcours au sein des milieux intellectuels, croisant Barthes, Sartre, Lacan, Duvignaud, Castoriadis, Lefort, Bourdieu ou Claude Simon. Un voyage impressionnant.

Les souvenirs viennent à ma rencontre Edgar Morin, Fayard, 768 pages, 26 euros.

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