Christiane Taubira : « Je comprends la mobilisation de la jeunesse »

Christiane Taubira publie son premier recueil de nouvelles, Ces morceaux de vie… comme carreaux cassés. Un objet littéraire flamboyant. C’est parallèlement l’occasion de revenir sur l’actualité politique et un parcours singulier.

Christiane Taubira se fait rare. L’ex-garde des Sceaux, qui conserve un important capital de sympathie au sein du peuple de gauche – au point de faire la course en tête dans la Primaire populaire (1) –, n’a guère quitté sa Guyane ces derniers mois. Elle était de passage à Paris pour la sortie de son dernier livre quand nous l’avons rencontrée dans un café près de la place de l’Odéon, il y a dix jours. D’abord pour un entretien littéraire autour de cet ouvrage singulier. L’autrice possède l’art des titres. Après Nuit d’épine, un essai très intime et personnel, puisant l’inspiration dans la nuitée, après son premier roman, Gran Balan, prodigieuse fresque autour de la Guyane, récit d’une vie et même bien plus, voici Ces morceaux de vie… comme carreaux cassés. Un recueil de sept nouvelles. Dans un premier jeu d’épreuves, le titre était Ces morceaux de vie… comme des carreaux cassés. Le titre a donc été amputé de son article indéfini. En termes de style, d’écriture, c’est à l’image de ce recueil par rapport au premier roman. Tout se passe comme si l’auteure avait gommé la phrase, raccourci le toutim, pour nourrir ce nouvel opus articulé autour d’une galerie de portraits au féminin. A minima. Lyrique et sec, brut de décoffrage parfois. Et de haute volée. Galerie de luttes, d’émancipations, de combats, de souffrances, de destins. La politique affleure à l’évocation d’une « société bloquée ». Tout naturellement, la conversation a dévié sur son actualité : l’état de la gauche qui ne pouvait être « pire » et le désir de certains de voir Christiane Taubira les représenter à l’élection présidentielle… Une mobilisation dont elle apprécie la « beauté gratuite » sans pour autant y céder.

Qu’est-ce qui a présidé à ce recueil de nouvelles ?

Christiane Taubira : On écrit quand on a envie d’écrire, en tout cas en ce qui me concerne ! Ce n’est pas ma profession. Mais j’aime écrire au moment où j’ai cette envie. Il y a juste un moment de ma vie où je suis plus immobile, sinon moins nomade, et donc en situation d’occuper mon temps de façon plus inhabituelle.

De Gran Balan, à Ces morceaux de vie… comme carreaux cassés, vous êtes passée de la troisième personne à la première. Comment franchit-on ce pas ?

Je ne suis pas une littéraire de formation. Mais je pense que dans la nouvelle le « je » est plus percutant. Parce que c’est une histoire courte, une histoire qui doit intéresser sur un laps de temps limité, qui doit concentrer beaucoup de choses. En l’occurrence, la dernière nouvelle joue sur un autre contexte, une autre temporalité. Mais, surtout, je ne me pose pas ces questions quand j’écris. J’aime tous les genres littéraires, je me suis même aventurée dans la science-fiction. Il se trouve, là, que j’étais plus sur de petites histoires, et je suis fortement imprégnée de la littérature d’Amérique du Sud depuis mon adolescence. Ça reste une spéculation. Il n’y a finalement pas une explication rationnelle au fait que je publie aujourd’hui un recueil de nouvelles ! Ce n’était pas un projet, ce n’est pas non plus un calcul. Mais en cette période de covid, j’étais coincée chez moi, avec l’impossibilité de batifoler autour de la planète. Ce qui était mon mode de vie précédemment. J’ai donc écrit !

Il n’y a pas une explication rationnelle au fait que je publie aujourd’hui un recueil de nouvelles ! Ce n’était pas un projet, ce n’est pas un calcul.

Il y a aussi une chose qu’on observe dans ce recueil littéraire, par rapport à votre premier roman, c’est combien vous avez cassé la phrase…

Ce n’est pas délibéré. Sans doute que dans Gran Balan il y avait une profusion de choses à partager, dans l’empilement des contraintes et des entraves d’une société guyanaise relativement bloquée, qui frappe notamment la jeunesse. Ça explose régulièrement, et malheureusement ça n’aboutit pas. Je crois que cette profusion, ce sentiment d’encerclement a donné lieu à des phrases qui galopaient. C’est une hypothèse. Avec ce recueil, je suis dans un rapport plus tranquille, plus détendu. Ce n’est pas le même état d’esprit. Ce n’est pas toujours moi qui parle, même dans l’utilisation de la première personne. Mon style vient sans doute parfois parasiter le récit, mais ce n’est pas ma langue d’un bout à l’autre. Si aucun personnage n’est moi, je traverse ce recueil, à la suite d’un souvenir, d’une histoire qui m’a été racontée. Il y a forcément du moi et du « pas moi » ! Avec mes mots, mon vocabulaire. Si je n’apporte rien à la langue, je ne vois pas l’intérêt de me lire, ni d’écrire.

Mais quand vous écrivez « à dire vrai, je n’ai jamais eu deux sous de patience. Je m’emporte comme un chat sphynx à la première contrariété. Mais ça ne dure pas », qui doit-on lire, l’auteure ou bien la narratrice ?

Effectivement, ça me ressemble ! On ne se réinvente pas toujours.

Comment passe-t-on du roman à la nouvelle ?

Ce n’est ni facile ni difficile. Je ne me suis pas attachée à une nouvelle forme littéraire. D’autant que Gran Balan se voulait au départ une nouvelle. Je ne sais jamais où je vais quand je commence. Avec Gran Balan, j’aurais pu écrire cent pages de plus. Cela aurait fluidifié certaines problématiques. Avec Ces morceaux de vie, je me suis retrouvée dans des conditions plus favorables pour raconter de petites histoires.

Et c’est aussi, une fois de plus, un texte gavé de références littéraires, musicales…

Oui, parce que c’est ma vie. Je ne peux pas m’en détacher. Ça vient spontanément et je n’ai aucune raison de nier ce qui vient spontanément. Même lorsque j’étais ministre, lorsque j’avais une vie politique, lorsque que j’étais très occupée, toutes les nuits, je n’ai jamais cessé de lire, d’écouter. Aujourd’hui, je n’ai plus cette activité politique, militante, intense, qui tous les jours m’aspirait, avec des réunions, des colloques. Ça laisse du temps, une marge.

Je suis un personnage public paradoxal : je déteste aller dans les médias !

Il n’empêche, plus on vous interpelle en politique, plus vous vous tournez vers la fiction !

Certes, on m’appelle dans la politique, mais concrètement je ne suis plus dans la politique. Cela ne veut pas dire que j’ai tout perdu de cette vie, ni qu’elle ne me manque pas. Je ne me lance pas maintenant dans une vie d’écrivaine. Après un roman, un recueil de nouvelles, je ne sais pas, peut-être que l’année prochaine je ferai autre chose, je passerai à un autre genre…

Vous allez faire campagne ?

Je ne sais pas. Du moins pas encore.

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