Qui pourra se chauffer en 2023 ?

La France compte 12 millions de personnes qui n’arrivent même pas à se chauffer faute de pouvoir payer leurs factures. Plutôt que de les saupoudrer de chèques énergie vite engloutis, il faudrait rénover à fond les passoires thermiques. Introduction à notre grand dossier spécial pour comprendre l’état de précarité énergétique dans lequel vivent nombre d’habitants de notre « grande puissance économique mondiale».
Patrick Piro  • 14 décembre 2022
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Qui pourra se chauffer en 2023 ?
Il existe encore 5,2 millions de « passoires énergétiques » dans le pays, logements classés F ou G, et dont les pires consomment près de 30 fois plus qu’un bâtiment neuf aux normes actuelles.
© Clarisse Gallois / Hans Lucas / afp

Invraisemblable question, dans un pays riche qui ne vit pas sous les bombes de Poutine. Et pourtant… En France, près de 12 millions de personnes vivent en situation de « précarité énergétique ». Une vulnérabilité sociale spécifique, reconnue par l’État il y a déjà une quinzaine d’années, et qui identifie conjointement une difficulté pour un foyer à payer ses factures d’énergie et aussi tout simplement à se chauffer correctement.

Il existe encore 5,2 millions de « passoires énergétiques » dans le pays, logements classés F ou G, et dont les pires consomment près de 30 fois plus qu’un bâtiment neuf aux normes actuelles. Sans surprise, à part quelques manoirs surgis des siècles précédents, il s’agit le plus fréquemment de logements occupés par les plus démuni·es de nos concitoyen·nes.

Combien, parmi ces 12 millions de personnes, pourront se chauffer correctement cet hiver ? Il suffirait que les températures stagnent au-dessous de – 5 °C pendant quelques jours pour que le fantasme de coupures d’électricité devienne une réalité.

Jamais, depuis quatre décennies au moins, on n’avait décliné dans les ministères le lexique des pénuries : fermeture d’écoles, délestages dans les entreprises, services hospitaliers non prioritaires, trains supprimés, branchement de générateurs de secours. On sait pourquoi : 16 des 56 réacteurs nucléaires français (près de 30 %), qui couvrent 70 % de la demande électrique du pays, sont toujours à l’arrêt en raison de problèmes de corrosion.

Infographie : Philippe Puiseux.

Mais il n’y a pas que l’électricité. La crise de l’énergie, c’est aussi la hausse astronomique des cours du gaz, principale énergie de chauffage en France. Début janvier, le bouclier énergétique va commencer à s’affaisser : 15 % de hausse sur le prix du gaz, puis du fioul. « Il ne faut pas céder à la panique ! » À écouter Emmanuel Macron tancer les agitateurs de peurs, on se disait qu’il chuchotait également à sa propre oreille.

Passoires thermiques, été comme hiver

Il faudrait, avant de se contraindre à ne pas dépasser 19 °C dans son logement, être déjà en mesure de pouvoir le porter à cette température.

Car ce n’est pas l’appel à la « sobriété », cette nouvelle et soudaine passion du Président, qui va effriter le mur de la précarité énergétique. La consommation française d’électricité peut bien avoir baissé de près de 10 %, il faudrait, avant de se contraindre à ne pas dépasser 19 °C dans son logement, être déjà en mesure de pouvoir le porter à cette température.

Et c’est sans parler des besoins de rafraîchissement en été, alors que les canicules s’y succèdent : les passoires thermiques se laissent autant pénétrer par les fournaises que par les frimas.

Alors que s’est imposée depuis quinze ans la nécessité impérieuse de réduire nos consommations d’énergie fossile (et désormais d’énergie tout cours), la France, bien plus que nombre de ses voisins, s’est souverainement désintéressée de l’état de son parc immobilier.

L’Allemagne, par exemple, finance depuis le début des années 2000, dans un vaste programme de rénovation thermique des logements, la seule vraie politique à impact énergétique et social conjoint : diviser par dix le besoin de chauffage et de rafraîchissement d’un bâtiment, c’est éliminer d’un coup le spectre de la facture assassine.

La France s’est souverainement désintéressée de l’état de son parc immobilier.

En France, depuis 2007, les gouvernements ont régulièrement affiché de ronflantes prétentions à rénover des centaines de milliers de logements par an. Bilan des réalisations : dix fois moins. Et encore, pour des gains énergétiques souvent très modestes. Début novembre, Élisabeth Borne a imperturbablement balayé un amendement de l’opposition prévoyant une rallonge de 12 milliards d’euros destinée à la rénovation thermique des bâtiments.

Comment le comprendre autrement que comme l’expression d’un profond mépris pour les plus précaires de nos concitoyen·nes ?

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