Violences sexistes et sexuelles : « À droite, les femmes choisissent davantage de se taire »

Laure Poisson travaille à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) sur les violences sexistes et sexuelles dans les organisations de jeunesse et les partis politiques, avec un focus sur le PCF et LREM.

Daphné Deschamps  • 29 mars 2023
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Violences sexistes et sexuelles : « À droite, les femmes choisissent davantage de se taire »
© Kristina Flour / Unsplash.

Comment les organes de jeunesse des partis politiques sont-ils au cœur des dynamiques politiques de gestion des violences sexuelles ?

Laure Poisson : Je travaille surtout sur la comparaison entre deux partis, le PCF et LREM. Ce qui m’a beaucoup marquée, c’est qu’au final, dans le traitement des violences sexuelles et sexuelles (VSS), l’idéologie importe peu, qu’il s’agisse d’un parti de gauche, ou qui se revendique féministe et progressiste, ou d’un parti de droite comme LREM. On retrouve les mêmes dynamiques, conscientes ou inconscientes, avec une reproduction de l’ordre social patriarcal qu’on retrouve dans la société.

Il y a un très fort turn-over des femmes, d’abord parce qu’elles vivent des violences, puis parce que quand elles parlent des violences qu’elles subissent, elles sont attaquées. Être une femme et vouloir s’engager en politique dans un parti traditionnel, c’est très compliqué, même s’il se revendique féministe. Les femmes ne sont jamais gagnantes à partir du moment où elles se lancent dans des organisations « traditionnelles » de ce type.

L’héritage politique ou historique d’un parti peut-il affecter ces dynamiques ?

Ça influe, c’est certain. Mais ça reste une question d’hommes qui sont en place dans les partis. Même si Renaissance est un parti très nouveau, et son organe de jeunesse, les Jeunes avec Macron (JAM) encore plus, il s’agit de conservation du pouvoir par les hommes, et d’éviction des femmes. Dans tous les partis, ce sont les mêmes dynamiques.

Dans tous les partis, ce sont les mêmes dynamiques.

J’ai choisi de travailler sur le Mouvement des Jeunes Communistes de France (MJCF) et les JAM car ce sont deux organisations diamétralement opposées, déjà sur l’échiquier politique, mais également au niveau de leur ancienneté. Ce que montrent mes recherches, c’est que cette différence importe peu : à partir du moment où se pose la question du féminisme et des VSS, on trouve systématiquement des hommes qui veulent garder leurs privilèges, qui ne sont pas prêts à écouter la parole des victimes et à changer les choses.

Les dispositifs de lutte contre les VSS mis en place dans les partis sont-ils efficaces pour lutter contre ces dynamiques ?

Je n’en ai pas l’impression. Chez les JAM par exemple, l’ancien dirigeant a été viré parce qu’il était accusé de harcèlement sexuel, et suite à ça un dispositif a été mis en place, assez similaire à celui du PCF. Le problème, c’est que ces institutions sont mises en place pour montrer patte blanche, et faire en sorte que le scandale passe.

Mais à chaque fois, ces institutions sont créées par des gens qui avaient déjà les témoignages, qui savaient que certaines personnes étaient impliquées dans des affaires. Les personnes qui ont couvert ce genre d’affaire sont toujours les personnes qui sont à la tête des partis. Il y a un enjeu de captation et de conservation du pouvoir.

Il y a un enjeu de captation et de conservation du pouvoir.

Si rien n’a été fait avant qu’un scandale éclate, et que les gens qui étaient au courant sont à l’origine de la création des institutions, les victimes n’ont pas forcément envie d’aller s’y confier. Ce sont presque des hommes de paille, et leur utilité peut vraiment être remise en question. Comme ce sont aussi des dispositifs récents, on a peu de recul dessus, y compris au niveau universitaire.

Dans ces institutions et parmi les personnes accusées de « protéger » les auteurs de VSS, il y a des hommes qui protègent une sorte de boy’s club, mais il y a aussi beaucoup de femmes qui ont des engagements féministes très publics. Dans quelle dynamique cela s’inscrit-il ?

Il y a déjà une dynamique carriériste, car quand on veut travailler et vivre de la politique, on peut se retrouver à accepter des choses qu’on reconnaît comme immorales, ou injustes, mais qu’on est prêts à assumer pour conserver le pouvoir. Et puis il y a un côté « quota », « caution féministe ». Ces femmes sont valorisées au sein des partis par les hommes qui ont le pouvoir, elles sont mises à des postes haut placés, parce qu’elles collaborent avec eux.

Ce sont les seules à être « bien traitées », elles ne connaissent pas le fort turn-over, ou elles l’ignorent parce qu’elles acceptent ce genre de pratiques, elles s’y plient pour avoir une position de pouvoir et y rester. Elles n’ont probablement pas non plus de conscience de classe féministe, contrairement à celles qui se rebellent contre ces pratiques.

Ce sont des dynamiques qu’on trouve partout : par exemple Marlène Schiappa reste au gouvernement et se retrouve à défendre Darmanin tout en se revendiquant féministe. L’accès aux positions de pouvoir pour les femmes est tellement compliqué que je pense qu’au bout d’un moment, elles acceptent certaines choses et deviennent des « cautions » pour garder leur position privilégiée.

Il y a beaucoup plus de scandales de VSS autour des partis de gauche que de droite. Est-ce que cette conscience de classe féministe échappe aux femmes de droite ?

Oui, et j’aurais aussi tendance à dire qu’il y a une catégorisation de la violence qui est totalement inexistante chez les femmes de droite. Quand j’ai fait des entretiens avec des JAM où je pose des questions sur les soirées alcoolisées par exemple, on va beaucoup plus me parler d’erreurs de jeunesse, d’erreurs de parcours, de dérapages. Ne pas catégoriser la violence comme telle, ça empêche de la voir et d’avoir conscience qu’elle se produit.

Les femmes de gauche qui osent parler s’en prennent plein la gueule.

Dans l’audit interne que les JAM ont fait pour savoir s’il existait des violences interne, le mot violence n’est jamais prononcé, le mot sexisme non plus. Pas plus que les mots « harcèlement sexuel ». Ils utilisent des mots tels que « discrimination sexuelle » à la place. La conséquence, c’est une absence de conscience à ce niveau-là, et une libération de la parole qui est marginale.

Il se passe beaucoup de choses dans ces partis-là, et c’est juste la prise de conscience et la prise de parole qui sont beaucoup plus difficiles. Et on sait déjà que les femmes de gauche qui osent parler s’en prennent plein la gueule et finissent souvent par devoir abandonner leur carrière politique et partir du parti, à droite c’est encore plus compliqué. C’est un des freins qui fait que les femmes de droite qui ont vécu des violences au sein de leur parti n’osent pas forcément le dire et préfèrent se taire.

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