Dans le Nord, une « carte scolaire du renoncement »

Alors que l’Éducation nationale va supprimer près de mille postes d’enseignants en primaire et maternelle, l’académie de Lille est la deuxième plus touchée par cette politique budgétaire. Sur le terrain, on s’inquiète des fermetures de classes mais aussi du manque de remplaçants.

Malika Butzbach  • 19 avril 2023 abonné·es
Dans le Nord, une « carte scolaire du renoncement »
© SILAS STEIN / DPA / AFP

C’est un recours au 49.3 parmi tant d’autres, mais qui est passé relativement inaperçu. Le 4 novembre dernier, le projet de loi de finances 2023, notamment les articles relatifs au budget de l’Éducation nationale, a été adopté par l’Assemblée nationale sans débat. Le texte prévoit la suppression de 2 000 postes d’enseignants pour la prochaine rentrée scolaire, dont la moitié dans le premier degré.

Cette politique budgétaire se décline différemment selon les territoires. Après l’Île-de-France, l’académie de Lille est la deuxième plus touchée avec plus de 300 équivalents temps plein supprimés. « C’est une décision budgétaire et politique lourde de conséquences, analyse Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU, particulièrement dans le Nord, où l’académie concentre des difficultés économiques et sociales dont on sait les impacts sur les parcours scolaires. »

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Au niveau national comme à l’échelon local, c’est l’argument démographique qui est avancé pour expliquer ces suppressions de postes. Le ministère estime que le nombre d’élèves devrait diminuer de 91 000 dans le primaire et de 5 000 dans le secondaire. « Notre région connaît une baisse démographique plus marquée qu’au niveau national. Cela ne fait pas plaisir, mais nous devons le prendre en compte », précisait Valérie Cabuil, rectrice de l’académie de Lille, lors d’une conférence de presse le 27 janvier.

Avec près de 9 000 écoliers en moins sur les bancs des écoles, collèges et lycées, c’est « une carte scolaire douloureuse » qui se dessine pour la rentrée 2023, reconnaît-elle. En cinq ans, l’académie a perdu 20 000 élèves et 1 200 postes d’enseignants.

Pourquoi ne pas continuer à faire des classes à effectif réduit pour toutes les écoles ?

Sur le terrain, cet argument démographique est bien connu, quoique pas toujours compris. « Le dédoublement des classes de grande section de maternelle, de CP et de CE1 dans l’éducation prioritaire est une bonne chose pour l’apprentissage des élèves, souligne Guislaine David, cosecrétaire générale du Snuipp-FSU, syndicat majoritaire dans le premier degré. Pourquoi ne pas continuer à faire des classes à effectif réduit pour toutes les écoles ? »

La syndicaliste fustige une « carte scolaire du renoncement » et une « logique comptable ». D’autant que la France est le pays de l’OCDE qui a les classes les plus chargées, avec en moyenne 22 élèves par classe d’élémentaire.

ZOOM : Le second degré n’est pas épargné

Les lycées nordistes connaissent eux aussi des suppressions de postes : « On compte 113 postes en moins, alors que la baisse démographique est bien moins importante que dans le premier degré », précise Catherine Piecuch, secrétaire départementale du Snes-FSU 62. Se poursuit alors la saignée dans le second degré, déjà préparée par la réforme du lycée. Les établissements se retrouvent à rogner sur les enseignements : ici c’est une spécialité de langue qui ferme, là des heures de français en demi-groupe qui disparaissent. Au lycée Gambetta-Carnot, à Arras, les heures de mathématiques vont être diminuées, explique un des enseignants. « Le gouvernement a annoncé en grande pompe le retour des maths dans le tronc commun, mais sans nous donner les moyens de le mettre en place. »

D’autres enseignants s’interrogent sur la prise en compte ou non des élèves d’Ulis (unités localisées pour l’inclusion scolaire). « Sur ma feuille d’appel, il y a 21 prénoms. Mais, dans les faits, j’ai 25 élèves, puisque 4 sont dans ce dispositif », témoigne Alain Talleu, cosecrétaire départemental du Snuipp-FSU et enseignant en CM1-CM2 dans la commune de Bailleul. « Selon leurs besoins, certains de ces élèves passent 100 % de leur temps en classe ou moins. Mais ils sont face au professeur. »

Si la règle, rue de Grenelle, est de comptabiliser ces enfants dans la carte scolaire, celle-ci n’est pas forcément appliquée partout de la même manière. Dans le département du Nord, 231 Ulis en accueillent entre 12 et 14. « Ce qui représente 2 500 à 3 000 élèves qui ne seraient pas comptabilisés dans les prévisions de la carte scolaire, regrette l’enseignant. D’autant que l’inclusion de tous les élèves demande des moyens humains, ce qui implique de créer des postes plutôt que d’en supprimer. »

L’inquiétude des maires ruraux

Dans les écoles primaires et maternelles, les conséquences de ces restrictions budgétaires sont plus visibles que dans le secondaire. Puisque, jusqu’au CM2, un enseignant a en charge une classe, la suppression du poste implique la fermeture de la classe. Au niveau national, le Snuipp-FSU comptabilise, mi-mars, 4 944 fermetures de classes pour 2 685 ouvertures, soit un solde négatif de 2 259 classes.

« Dans l’académie, ce sont 200 fermetures et 83 ouvertures qui se feront à la rentrée prochaine, détaille Alain Talleu. Soit un différentiel de 117 classes. » Dans les territoires ruraux, cette question est aussi épineuse que politique, les maires n’hésitant pas à monter au créneau pour défendre leur école municipale.

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Le 1er février, l’Association des maires ruraux de France a demandé un « moratoire sur les fermetures de classes et d’écoles », dénonçant « une accélération des fermetures » à la suite de « décisions unilatérales » de l’Éducation nationale. « La baisse du nombre de postes décidée dans la loi de finances pour 2023 ne doit pas pénaliser les zones rurales en imposant des regroupements forcés », estiment les maires. Au sein de l’académie lilloise, ces regroupements ne sont pas forcés mais « systématiquement proposés par l’inspection et votés par les conseils des écoles concernées », précise un élu lensois. Le maire a également son mot à dire, et c’est encore heureux ! ».

Nous craignons de voir apparaître des ‘écoles usines’ à 300 élèves.

Une dizaine de projets sont à l’étude ou en cours dans les Hauts-de-France. Pour Alain Talleu, il faut avant tout que la demande vienne des équipes. « Mais nous craignons de voir apparaître des ‘écoles usines’ à 300 élèves. Cela pose des questions sur les conditions d’apprentissage des jeunes, les conditions de travail des enseignants et les rapports hiérarchiques au sein de ces établissements de la taille d’un petit collège. »

Privés de formation faute de remplaçants

Outre les fermetures de classes, les suppressions de postes ont un effet moins visible mais plus pernicieux : la diminution des effectifs d’enseignants remplaçants, appelés titulaires de zones de remplacement (TZR). Un vivier déjà pas bien gros et très inégal selon les circonscriptions.

« Les années précédentes, avec le covid, le manque de titulaires remplaçants a été criant, se rappelle Marie, enseignante de maternelle roubaisienne. Chaque mois, dans mon établissement, un professeur n’était pas remplacé. » « Ça allait jusqu’à 600 classes non remplacées par jour », se souvient Alain Talleu. Or dans les trois circonscriptions de Roubaix, on compte 36 remplaçants pour 10 000 élèves, contre 70 dans d’autres circonscriptions, comme à Dunkerque.

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« Ces manques à venir quant aux TZR font moins couler d’encre médiatique et politique que les fermetures de classes, mais ce n’est pas moins problématique », affirme Marie. L’institutrice, encartée à la CGT, a déjà dû renoncer à des stages syndicaux car son absence n’aurait pas été remplacée. « C’est un calcul difficile à faire. Mes élèves sont en grande section, donc ils seront au CP l’année d’après. Pour ceux qui ont le plus de difficultés, un jour sans classe, c’est un jour de perdu dans l’acquisition des savoirs. Je ne veux pas les pénaliser », regrette-t-elle.

De plus en plus de professeurs renoncent à des journées de formation car ils savent qu’ils ne seront pas remplacés.

Et la jeune femme n’est pas la seule dans ce cas. « De plus en plus de professeurs renoncent à des journées de formation car ils savent qu’ils ne seront pas remplacés », indique Alain Talleu. Le syndicaliste évoque le cas d’une collègue qui, après que sa demande de journée de formation au rectorat avait été acceptée, a finalement essuyé un refus. « L’inspecteur de la circonscription nous a dit qu’entre janvier et mars toutes les demandes de formation étaient annulées car il n’y avait pas assez de remplaçants. »

Un élément qui irrite lorsque l’on sait que les multiples rapports évoquant les difficultés des enseignants ou la baisse de niveau des élèves préconisent de renforcer la formation continue. « Par manque de moyens, on nous empêche de nous améliorer en tant que profs, d’améliorer nos conditions de travail, le suivi de nos élèves, énumère Marie. On a un peu le sentiment que le système s’effondre. » 

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