Fin du nucléaire, sens de l’histoire

Alors que l’Allemagne a fermé ses derniers réacteurs nucléaires, la France relance vaille que vaille sa filière, s’enivrant de l’unique rhétorique de la réduction des émissions de CO2.

Patrick Piro  • 19 avril 2023
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Fin du nucléaire, sens de l’histoire
Une maison abandonnée à Pripyat, près de Tchernobyl, dans l'oblast de Kyiv.
© Viktor Hesse / Unsplash.

Dimanche 16 avril, les trois derniers réacteurs nucléaires encore en activité en Allemagne ont été déconnectés du réseau. Avec quelques mois de retard à peine sur un engagement pris par le gouvernement d’Angela Merkel en 2011, la première puissance économique d’Europe envoie définitivement l’atome aux oubliettes de son histoire énergétique.

L’événement prend une résonance particulière à Paris, alors que la France a pris une direction diamétralement opposée. Emmanuel Macron, qui a décidé de la construction de six nouveaux EPR, annonce « une renaissance du nucléaire français ».

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Et sa ministre de la Transition énergétique fustige une « relance de l’énergie fossile » par Berlin pour compenser l’abandon de l’atome, « ce qui ne va pas dans le sens de l’action climatique que nous portons tous collectivement au niveau européen ». Cette classique querelle franco-allemande culmine à un niveau rarement atteint, alors que la guerre en Ukraine a porté la transition énergétique au rang de priorité absolue de l’Union européenne.

Le gouvernement français affectionne de dénicher en Allemagne la justification de ses propres choix.

Bien sûr, il est loisible de critiquer une Allemagne peu encline à la sobriété énergétique ou à se désintoxiquer de ses grosses berlines à essence. On persifle, à Paris, sur l’augmentation de la part du charbon (8 %), l’an dernier, dans la production allemande d’électricité pour amortir le brutal sevrage du gaz russe : ah, quelle inconséquence que d’avoir fermé les réacteurs !

Le gouvernement français affectionne de dénicher en Allemagne la justification de ses propres choix. Son effort frénétique pour raviver l’industrie nucléaire nationale use et abuse de cette ficelle. Un court résumé de la trajectoire énergétique allemande remet les pendules à l’heure. Une vraie et profonde transition, démarrée en 2000 avec la planification de la sortie du nucléaire. Il y a vingt ans, la filière produisait 31 % de l’électricité du pays.

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La part du charbon, que la France scrute à dessein par le petit bout de la lorgnette, a chuté de 65 % à 33 %. Celle du gaz naturel plafonne à 14 %. La filière dominante, ce sont les énergies renouvelables : elles produisent 50 % de l’électricité, contre 4 % il y a vingt ans. Et le grand bout de la lorgnette, c’est 2030, date à laquelle l’Allemagne compte couvrir 80 % de sa consommation d’électricité grâce à l’éolien, au solaire et à la biomasse. Puis 2038, quand fermerait la dernière de ses centrales à charbon.

Sortir conjointement de l’atome et du charbon, la marche est haute, mais rien n’indique que l’Allemagne n’y parviendra pas.

C’est une ambition politique, industrielle et économique – les renouvelables sont devenues compétitives. Mais avant tout sociétale. Pour une large majorité d’Allemand·es, il est tout aussi urgent d’enrayer le dérèglement climatique qu’il était devenu insupportable de cultiver une technologie aussi mortifère que le nucléaire, surtout après la catastrophe de Fukushima. Sortir conjointement de l’atome et du charbon, la marche est certes très haute, mais rien n’indique que l’Allemagne n’y parviendra pas.

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En France, en dépit de la cascade de problèmes de ses réacteurs et du fiasco de l’EPR de Flamanville, le gouvernement et ses appuis industriels s’auto-convainquent toujours de disposer d’indéfectibles compétences nucléaires. Après Tchernobyl, on conspuait l’incurie soviétique pour mieux exalter la fiabilité japonaise et française.

Après Fukushima ne subsistait qu’un « ça n’aurait pas pu arriver chez nous ». Avec la crise énergétique et climatique mondiale, exacerbée par la guerre en Ukraine, l’effroyable menace d’une catastrophe nucléaire semble totalement dissoute, en France, dans l’unique rhétorique de la réduction des émissions de CO2. En Allemagne, en revanche, le « sens de l’action climatique » ne s’accommode pas du risque d’un contresens historique.

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