Foucault, diagnostiquer l’ordre des discours présents

Surprise enthousiasmante, paraît un livre inédit retrouvé dans les archives du philosophe désormais à la BNF. Analysant le « discours philosophique », il documente l’évolution de sa pensée, tel un lien entre Les Mots et les Choses et L’Archéologie du savoir 

Olivier Doubre  • 31 mai 2023 abonné·es
Foucault, diagnostiquer l’ordre des discours présents
© Marc Garanger / Aurimages / AFP.

Nous sommes en 1966. Michel Foucault vient de publier l’un de ses livres les plus importants, Les Mots et les Choses (Gallimard), œuvre majeure de l’« aventure structurale » qui alimente les débats intellectuels de l’époque et qui, en dépit de sa complexité, rencontre un succès inattendu auprès des lecteurs. Nombre d’entre eux n’oublieront pas l’extraordinaire analyse, en introduction, que le philosophe construit à partir du tableau des Ménines de Velázquez (exposé au Prado, à Madrid), allégorie de la « représentation de la représentation classique », et donc de la démarche des sciences humaines pour lui.

Alors que les polémiques s’enchaînent autour de ce livre explorant « l’archéologie des sciences humaines », Foucault se met donc à travailler sur les spécificités du discours, particulier s’il en est, de la philosophie. À la mi-juillet 1966, il rejoint ses terres poitevines d’origine et rédige jusqu’aux premiers jours de septembre pas moins de 209 feuillets manuscrits, recto verso, consacrés au « discours philosophique ». Un nouvel exemple de sa formidable puissance de travail.

C’est donc un ouvrage a priori achevé, très construit, que son auteur décide pourtant in fine de ne pas publier. Ses raisons demeurent inconnues. Le manuscrit restera des décennies durant dans l’une des 110 boîtes d’archives du philosophe déposées à la Bibliothèque nationale de France par Daniel Defert, son compagnon, lui-même récemment décédé.

Cette boîte était supposée ne contenir que les notes préparatoires des cours que Foucault allait dispenser à l’université de Tunis durant les deux années suivantes. Passons sur l’indication écrite de sa main avant sa mort : « Pas de publications posthumes ». Les archives du philosophe semblent en effet comporter quelques trésors dont l’histoire de la philosophie, ou plutôt la philosophie elle-même, ne saurait désormais se priver.

Éclairage essentiel

Ce texte offre en effet un éclairage essentiel sur l’élaboration et l’évolution de la pensée foucaldienne. Il éclaire la préparation de son prochain grand ouvrage, l’exigeant L’Archéologie du savoir (Gallimard, 1969). Mais, surtout, cette étude consacrée au « discours philosophique » pourrait être considérée comme une étape de sa réflexion sur ce qui constituera l’un des concepts clés de son enseignement au Collège de France – où il sera élu quatre ans plus tard. Sa leçon inaugurale dans cette prestigieuse institution, le 2 décembre 1970, ne s’intitulera-t-elle pas « L’ordre du discours » (Gallimard, 1971) ?

À l’été 1966, Foucault vient de demander son détachement de l’université de Clermont-Ferrand – où il enseignait la psychologie – pour celle de Tunis et, pour la première fois de sa vie, y occuper

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