Comment Blanquer a pris l’option du tri social
Syndicats et enseignants constatent que les inégalités se sont aggravées sous le mandat de l’ancien ministre de l’Éducation. Dédoublement des classes en REP, explosion du lycée général, délaissement de la filière pro : ils dressent un bilan et expriment leurs inquiétudes.

© Joël Saget / AFP
Quand elle pense à sa fin de carrière, Marie soupire. Enseignante en CP jusqu’en 2022, elle se demande ce que sont devenus ses élèves. « Je ne suis pas de nature pessimiste mais là, quand on voit ce qui les attend avec le collège et le lycée, c’est un tri social pur et dur qui s’annonce. » La jeune retraitée évoque aussi celui qui l’a décidée à prendre un départ en retraite anticipé : Jean-Michel Blanquer. « J’en ai connu, des ministres, mais des comme lui, jamais. Je me suis sentie méprisée durant cinq ans. » L’ancien Dgesco (1) sous la présidence de Nicolas Sarkozy présente le record de longévité rue de Grenelle. « Pour tous les syndicats, ça a été long », soupire à son tour Guislaine David, cosecrétaire générale du Snuipp-FSU, le syndicat majoritaire des enseignants du premier degré.
La syndicaliste ne se berçait pas d’illusions à l’arrivée de Jean-Michel Blanquer : « J’avais lu ses livres. Il ne faisait pas de doute que nous ne partagions pas la même philosophie de l’éducation et de l’enseignement. » Des ouvrages que Marie avait également feuilletés, curieuse. « Ce qui m’a frappée, c’est une vision très élitiste de l’enseignement et une vision faussée de la méritocratie. Durant son mandat, les politiques publiques et les réformes menées n’ont fait que creuser les inégalités sociales et scolaires entre les élèves. »
Une pseudo-mesure sociale en éducation prioritairePourtant, la seule mesure dite « sociale » de l’ancien ministre concerne le premier degré et les deux enseignantes : le dédoublement des classes de CP puis de CE1 et de grande section de maternelle dans les écoles en éducation prioritaire. Dans les autres établissements, ce dispositif s’est traduit par le plafonnement à 24 élèves par classe sur ces mêmes niveaux. Mais, plus de cinq ans après, le bilan de cette mesure demeure mitigé. En premier lieu au regard d’un rapport du Sénat (2), qui interroge « sur les moyens consacrés à la réduction du nombre d’élèves par classe ». Alors que ces mesures nécessitent 19 300 emplois, « sur l’ensemble du quinquennat, seuls un peu plus de 7 000 ont été créés ».
Guislaine David est, elle aussi, nuancée sur la mesure destinée à réduire les inégalités sociales. « Cela a permis de reconnaître ce que nous répétons depuis longtemps : l’effectif de la classe est un facteur de réussite. Diminuer le nombre d’élèves devant l’enseignant améliore les conditions d’apprentissage de tous. » Mais, de fait, le dédoublement ne touche qu’une part limitée des élèves, à peine 5 %. « Pourquoi ne pas l’avoir étendu à tous les autres niveaux ? », s’interroge la militante.
Une vision élitiste de l’enseignement et une vision faussée de la méritocratie.
Derrière cette mesure sociale se cache une vérité budgétaire tout autre. Vu la crise de recrutement du métier d’enseignant et le peu de moyens de l’Éducation nationale, le dédoublement a eu des répercussions dans les autres classes. « Cela a beaucoup coûté en postes que l’on a pris ailleurs, au détriment d’autres niveaux, ce qui a donné des classes de 25, voire 28 élèves parfois. Mais on a aussi supprimé des postes pour les remplaçants et les Rased, ces enseignants et psychologues scolaires spécialisés pour les élèves en difficulté. Et ces choix, nous les payons encore actuellement », regrette Michaël Marcilloux, de la CGT Éduc’Action. En bref, plutôt que de limiter les inégalités, le ministère a « déshabillé Pierre afin d’habiller Paul ».
La com’ des neurosciencesPour combattre les inégalités sociales, Jean-Michel Blanquer a sa formule magique : les neurosciences, qui consistent à étudier le cerveau et sa manière d’apprendre. Mais le sujet est avant tout une communication politique. Alors que le ministre évoque ces sciences partout, son action s’arrêtera à la mise en place du neuropsychologue Stanislas Dehaene à la tête du conseil scientifique de l’Éducation nationale.
« Il est clair que les analyses sociologiques et psychologiques rebutent le ministre, d’où son attrait pour une
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