Les sécurités européennes, enjeux des élections de 2024

TRIBUNE. Retour de la guerre sur le sol européen, concurrence des modèles de sociétés, désoccidentalisation, reconfiguration de l’économique mondiale : des sujets dont la gauche et les écologistes doivent s’emparer pour William Leday, enseignant en relations internationales à Sciences Po et membre de la direction nationale de Génération.s.

William Leday  • 13 septembre 2023
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Les sécurités européennes, enjeux des élections de 2024
© Guillaume Périgois / Unsplash

À n’en pas douter, les questions internationales seront centrales au cours des prochaines élections européennes, même en France où ce rendez-vous est régulièrement détourné par des considérations nationales. Alors que la tentation de l’illibéralisme ronge les sociétés occidentales, jamais, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les Européens n’ont eu à relever en commun autant de défis sous la contrainte de menaces extérieures dans un système international bouleversé dont le délitement s’est accéléré. Les citoyens européens réclament depuis longtemps une Europe qui les protège : les différentes listes en lice ne pourront faire l’impasse sur cette demande légitime.

Tout d’abord, notre environnement stratégique direct n’a eu de cesse de se dégrader depuis plus d’une décennie. Au sud, l’effondrement de la Libye en 2011 a profondément déstabilisé l’espace sahélo-saharien où le retrait subi et en cours de la France représente le dernier soubresaut. En Méditerranée orientale, les convoitises suscitées par le gaz chypriote menacent de déstabiliser cette région fragile. Au Moyen-Orient les conséquences de la guerre américano-britannique en Irak se font encore sentir. Au Nord et à l’Est, la guerre hybride menée par la Russie contre l’Ukraine a abouti à l’annexion de la Crimée en 2014 puis à l’invasion de février 2022 qui consacre le retour de la guerre totale sur le sol européen.

Les Européens doivent faire face au retour des logiques impériales nouvelles ou anciennes portées par Pékin, Moscou, New Delhi, Ankara…

Au-delà, les Européens doivent faire face au retour des logiques impériales nouvelles ou anciennes portées par Pékin, Moscou, New Delhi, Ankara… qui accélère le mouvement de désoccidentalisation du monde. L’objectif d’un ensemble hétéroclite d’États est – le déclin relatif des économies occidentales aidant –, de reconfigurer les équilibres internationaux selon des alliances variant en fonction des intérêts de chacun. En parallèle, la crise sanitaire, le dérèglement climatique et la guerre en Ukraine ont accéléré une amorce de démondialisation ou, à tout le moins, une relocalisation des chaînes de valeur, qui renforce la logique des blocs à l’œuvre sur le plan géopolitique (et idéologique) autour de la Chine et des États-Unis. Comme l’analyse Daniel Cohen (Libération, 19 mars 2020) le libre-échange ne sera plus un vecteur de transformation de la scène internationale.

Retour de la guerre sur le sol européen, concurrence des modèles de sociétés, désoccidentalisation, reconfiguration de l’économique mondiale… sont autant de sujets avec lesquels les candidat.es aux élections européennes devront composer et apporter des réponses.

Les instances européennes, Commission en tête, ont commencé à prendre conscience que le modèle qu’elles ont suivi depuis plusieurs décennies, fondé sur la dérégulation et le libre-échange, ne peut suffire à relever ces défis. Cela s’est traduit par une volonté de repositionnement institutionnel aussi (la commission géopolitique voulue par Ursula Van Der Leyen), la production de documents visant une analyse partagée par les Européens, telle La boussole stratégique sous l’égide du Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, ou les éléments visant à approfondir l’Europe de la défense.

Les crises récentes ont en effet mis à jour la grande dépendance de l’UE à l’égard de la Chine du point de vue industriel et en matière de ressources, notamment de terres rares, et dans le domaine énergétique vis-à-vis de la Russie certes mais pas uniquement… Ces dépendances sont autant de vulnérabilités justifiant une accélération des transitions au point que l’on a pu parler ces derniers mois d’« écologie de guerre » pour reprendre l’analyse du philosophe Pierre Charbonnier. Mais, de ce point de vue, il subsiste un gouffre entre ce qu’entreprennent les États-Unis à travers l’Inflation reduction act, véritable révolution copernicienne dans la transformation de l’appareil productif américain et la compétition technologique, et la réponse européenne autour du green deal.

Les réponses à apporter excèdent donc la seule question des moyens alloués à la sécurité, les Européens devant augmenter de concert leurs budgets de défense. En effet, sur le plan institutionnel, il est nécessaire d’opérer une réforme du mode de prise de décisions qui reste sous l’emprise de l’unanimité afin que la politique extérieure et de sécurité entre dans le champ de la majorité qualifiée. Sur le plan de la défense, les coopérations, doivent surmonter l’obstacle que forment les différentes cultures stratégiques qui coexistent et les intérêts nationaux du point de vue industriel.

Les coopérations doivent surmonter l’obstacle que forment les différentes cultures stratégiques.

De même, les Européens ne pourront faire l’économie d’un débat sur la question délicate d’une l’Alliance atlantique, certes aujourd’hui relégitimée par l’agression russe et à laquelle nombre de pays du nord et de l’est de l’Europe demeurent très attachés, mais dont les perspectives à moyen terme demeurent fragilisées par le pivot américain vers l’Asie et par l’éventualité du retour au pouvoir de Donald Trump ou d’un candidat républicain mal disposé à l’endroit des Européens. Au-delà, les Européens, s’ils veulent réduire leurs dépendances, gagner en souveraineté et mener à bien la transformation de leur appareil productif tout en respectant les objectifs de réduction des émissions mais aussi des inégalités sociales, doivent tirer toutes les conséquences de la fin du libre-échange.

Les élections européennes doivent servir à donner des impulsions à la construction de l’édifice européen. Il est urgent que la gauche et les écologistes s’en emparent rapidement pour surmonter leurs contradictions internes sur ces sujets et trouver ainsi un langage commun.

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