Quand les femmes sont moteurs des luttes

À la veille du 8 mars, l’historienne Fanny Gallot réexamine les mobilisations sociales depuis 1945 en se concentrant sur le rôle des femmes en leur sein et dans les organisations syndicales. De l’invisibilisation à la reconnaissance.

Olivier Doubre  • 6 mars 2024 abonné·es
Quand les femmes sont moteurs des luttes
© Thomas Lukes / Hans Lucas / via AFP

Le mépris d’Emmanuel Macron pour les classes populaires, ces « gens qui ne sont rien » traversant tôt les gares pour aller travailler, n’est plus à documenter. On n’a pas non plus oublié sa sortie, en 2014, sur les ouvrières de l’abattoir Gad, quand le tout juste nommé ministre de l’Économie les avait qualifiées, dans l’une de ses toutes premières interviews, d’« illettrées ». Ces salariées subissaient là non seulement un mépris de classe, mais aussi un mépris sexiste affiché – sinon assumé. Une ouvrière, bientôt licenciée, répondit au micro d’une équipe de télévision : « Il nous prend pour qui ? Nous nous sentons bafouées, diminuées. […] Nous ne sommes pas des illettrées : nous savons toutes lire et écrire ! »

En 2023, une grande majorité de Françaises et de Français s’opposent, des mois durant, à la contre-réforme des retraites imposée par le président de la République. Sachant pourtant l’immense impopularité de son projet, grevant les droits et les montants des pensions des salarié·es, en particulier des plus défavorisé·es, Macron refuse de céder. La contre-réforme est finalement adoptée, au forceps – c’est-à-dire par la voie autoritaire de l’article 49.3 de la Constitution –, grâce au rejet d’une motion de censure par une faible majorité (de 9 voix sur 577) de député·es.

Là encore, les femmes salariées seront les premières à en subir les effets : outre les grossesses ou autres événements de la vie des femmes, et les inégalités salariales, le temps partiel imposé, à lui seul, « conduit à des inégalités de carrières se traduisant par un différentiel de 40 % dans les retraites des femmes et des hommes » (1).

Au cours du mouvement massif – et unitaire – d’opposition au recul de l’âge légal du départ à la retraite, porté à 64 ans, les ouvrières de la société de prêt-à-porter Vertbaudet, après 75 jours de grève, obtiennent une hausse des salaires et l’embauche de nombreux intérimaires. Tout en prenant part au mouvement sur les retraites, leur mobilisation s’inscrit dans le sillage de celles, plus spécifiques, de leurs camarades du nettoyage dans les hôtels, les hôpitaux, les trains ou les gares, des personnels des Ehpad, ou des accompagnantes des élèves en école maternelle ou en situation de handicap.

Aujourd’hui encore, l’implication des femmes dans les mobilisations surprend les médias, les gouvernements et jusqu’aux militants.

« Amazones, pasionarias, midinettes, munitionnettes, guêpes, chatouilleuses… Les femmes en lutte sont affublées de toutes sortes de qualificatifs, notamment depuis la fin du XIXe siècle, rendant compte de la transgression que représente leur présence dans les mobilisations sociales. Et, aujourd’hui encore, l’implication des femmes dans les mobilisations surprend les médias, les gouvernements et jusqu’aux militants : leur mise en mouvement apparaît à chaque fois comme une nouveauté. »

Jusqu’au groupe des Rosies, militantes en tenue de riveteuses états-uniennes du temps du New Deal, avec leurs gants de ménage pour signifier la double charge de travail des femmes, à l’usine et au foyer, dansant derrière une sono dans les défilés syndicaux contre la retraite à 64 ans.

La question du "travail reproductif"

Si Fanny Gallot s’emploie, en historienne, dans cet ouvrage fouillé, à proposer une relecture féministe des contestations populaires depuis 1945, elle porte une attention soutenue aux mobilisations les plus récentes, montrant combien celles des femmes, dans leurs formes et leurs revendications propres, ont toujours été à la pointe, sinon souvent les moteurs de nombreux mouvements collectifs. Car, à l’instar de ceux susmentionnés, c’est bien la question du « travail reproductif » qui émerge et demeure centrale dans cette synthèse historique, puisque les luttes où sont majoritairement protagonistes des salariées apparaissent très souvent dans des métiers considérés comme le prolongement du travail au foyer.

Où cette articulation permet paradoxalement de faire progresser – et parfois gagner – certaines luttes collectives. On lira ainsi avec grand intérêt le passage consacré aux Écoles populaires kanak, créées et gérées en

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)
Idées
Publié dans le dossier
"La révolution sera féministe"
Temps de lecture : 7 minutes

Pour aller plus loin…

Bally Bagayoko : « La campagne présidentielle doit partir de Saint-Denis : c’est une évidence »
Entretien 13 mai 2026 abonné·es

Bally Bagayoko : « La campagne présidentielle doit partir de Saint-Denis : c’est une évidence »

Le maire de Saint-Denis, élu au premier tour des dernières municipales, figure montante de La France insoumise, revient sur les orientations qu’il souhaite donner à son mandat : répondre aux urgences quotidiennes et donner la priorité à la jeunesse. L’édile dyonisien place la mobilisation des quartiers populaires au cœur de la stratégie insoumise. 
Par Kamélia Ouaïssa et Alix Garcia
Une bonne solution : l’autogestion !
Idées 7 mai 2026 abonné·es

Une bonne solution : l’autogestion !

L’économiste Guillaume Etiévant s’emploie à montrer qu’une sortie démocratique du capitalisme est possible. Les entreprises, et toute l’économie, seraient prises en main par les travailleurs eux-mêmes, au nom de l’intérêt de toutes et tous.
Par Olivier Doubre
« La gauche ne peut pas abandonner. Nous avons le devoir de gagner »
Entretien 4 mai 2026 abonné·es

« La gauche ne peut pas abandonner. Nous avons le devoir de gagner »

Deux continents, un combat. L’une, Janette Zahia Corcelius, résiste aux raid de l’ICE, la police anti-immigration de Trump. L’autre, Anzoumane Sissoko, lutte pour la régularisation des étrangers depuis vingt-quatre ans. Une rencontre pour penser la résistance transatlantique contre l’autoritarisme et les répressions anti-migratoires.
Par Juliette Heinzlef et Maxime Sirvins
Le fascisme, une hydre aux mille définitions
Essai 30 avril 2026 abonné·es

Le fascisme, une hydre aux mille définitions

Le « fascisme » emporte-t-il le monde ? Jamais éteint, ce vocable est plus utilisé et débattu que jamais. Un nouvel ouvrage collectif s’efforce d’apporter nuance et complexité à ce débat sémantique ô combien politique.
Par François Rulier