Le secret des États, mal nécessaire ou impasse démocratique ?
Le politiste Sébastien-Yves Laurent interroge le rôle du secret dans le fonctionnement des États, à l’heure où l’on souhaiterait une certaine transparence démocratique. En vain, une part clandestine de tout État demeure.
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© Daniel LEAL / AFP
Lors de sa diffusion sur l’ensemble de la planète, Internet fut auréolé d’une croyance en un immense progrès démocratique « par le bas » : chacun·e, grâce à ces « autoroutes de l’information », allait désormais pouvoir accéder à toutes les sources et à toutes les données disponibles, en plus de diffuser des informations à toutes et tous. Or on est revenu, depuis bien des années déjà, de cette illusion d’une transparence généralisée des informations sur l’ensemble des instances de pouvoir.
Au-delà des mèmes, des activités de « fermes » de hackers et autres fake news, la fausse gratuité des sites Internet ou plutôt des « informations » diffusées entre autres par les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon ou autre Microsoft, ces mastodontes du web plus riches et plus puissants que nombre d’États sur la planète) est maintenant connue.
Une grande partie des milliards d’internautes savent aujourd’hui qu’ils sont loin, devant leurs écrans, d’avoir accès à tous les contenus et connaissances politiques, financières, sociales ou culturelles disponibles. Et que leurs données sont enregistrées non seulement par toutes les multinationales de la Toile – et commercialisées à grand profit par elles –, mais aussi par les services de renseignement des puissances étatiques.
Le rêve « libertaire » d’un réseau mondial accessible à toutes et tous s’est bien transformé en un gigantesque système de fichage et de traçage, dans une sorte de modernisation digitale de l’idée orwellienne du « big brother » (de 1984). Oubliée, l’idée de la transparence absolue – eût-elle jamais été désirable – et du contrôle des citoyens du monde sur l’information : les « secrets d’État » ont vite recouvré leur fonction, qui n’avait en réalité jamais disparu. En dépit des « fuites » d’un Edward Snowden en 2013 ou des sites comme WikiLeaks qui allaient révéler au monde ce que l’on nomme (selon les circonstances, les contrées et les acceptions) « État secret », « État profond » ou « État souterrain ».
Jusqu’où une démocratie peut-elle tolérer le secret ?
Mais jusqu’où une démocratie peut-elle tolérer le secret ? C’est toute l’interrogation du politiste Sébastien-Yves Laurent, dans cet ouvrage très original, fruit de longues années de recherches qui se concentrent sur trois pays phares des démocraties contemporaines : Royaume-Uni, États-Unis d’Amérique et France. Dès l’origine de l’institution étatique, notamment depuis la Grèce de la démocratie antique, l’État « eut des raisons que la raison commune ignorait ».
Il était alors admis que « la raison d’État autorisait des agissements diplomatiques, policiers ou militaires dont le secret était la garantie du succès ». Toutefois, avec l’avènement du libéralisme politique classique au XVIIIe siècle, depuis les idées de Locke et plus encore avec les Lumières européennes, les droits de l’individu face au pouvoir étatique et les
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