« Hors-saison » : la force des ressacs

Stéphane Brizé fait un pas de côté et signe un film intimiste marqué par une passion souterraine.

Christophe Kantcheff  • 12 mars 2024 abonné·es
« Hors-saison » : la force des ressacs
Un homme et une femme se retrouvent fortuitement quinze ans après avoir vécu une histoire d’amour. Qu’est-ce que cela va provoquer en eux, entre eux ?
© Gaumont / Michael Crotton

Hors-saison / Stéphane Brizé / 1 h 55 / En salle le 20 mars.

Après son triptyque sur le travail – La Loi du marché, En guerre, Un autre monde –, à peine interrompu par son adaptation réussie d’Une vie de Maupassant, ­Stéphane Brizé emprunte des chemins buissonniers. Sans doute est-ce nécessaire pour se renouveler, respirer, tenter une autre manière aussi. Dans Hors-saison, un homme et une femme se retrouvent fortuitement quinze ans après avoir vécu une histoire d’amour. Qu’est-ce que cela va provoquer en eux, entre eux ?

Stéphane Brizé passe ainsi d’œuvres aux thématiques en prise avec les maux socio-économiques de notre temps – des sujets lourds, donc – à un film à l’intrigue éternelle et pouvant paraître a priori plus anodin. Mais c’est à ces films ténus, plus encore qu’aux autres, que l’on voit de quel bois est fait un cinéaste.

C’est à ces films ténus, plus encore qu’aux autres, que l’on voit de quel bois est fait un cinéaste.

Mathieu (Guillaume Canet) est un acteur de cinéma à succès qui traverse une passe difficile. Alors qu’il s’apprêtait à monter pour la première fois sur une scène de théâtre, il s’est dégonflé et est parti se réfugier en thalasso à Quiberon. Ce personnage n’est pas tant pour Brizé l’occasion de dire quelque chose sur le cinéma. Ce qui l’intéresse en lui, c’est cette période de flottement (« hors saison »), cet entre-deux friable que Mathieu traverse, l’inclinant à des doutes passagers : il s’interroge sur la qualité des films qu’il accepte. Mais aussitôt sa femme, journalise très active restée à Paris, le rassure au téléphone sur sa stratégie de carrière.

Formellement, le début du film correspond à ce relâchement. Dans l’univers high-tech de ce complexe hôtelier dédié à la thalassothérapie, la caméra filme le vide et l’attente, avec, çà et là, des pointes d’humour bienvenues. Comme la scène sur la plage avec le coach en sport « mystique », le seul à ne pas reconnaître Mathieu (une notoriété dont on sent qu’elle flatte son ego même s’il la joue modeste).

Survient Alice (Alba Rohrwacher). Installée dans la région avec mari et enfants, elle mène une vie dont la tranquillité est troublée par l’arrivée soudaine de Mathieu. Mais le film ne se borne pas à la banale histoire des « ex » renouant, avec pour suspense cette question : referont-ils ou non l’amour ? Pour chacun, ces retrouvailles réveillent un passé et suscitent des émotions d’intensité inégale. Le rythme du film ne s’en trouve pas bousculé pour autant.

Monologue intérieur

Le temps reste comme suspendu. Non plus pour signifier une vacance. Les silences qui s’installent entre les deux anciens amants rendent palpable ce qu’ils se disent l’un à l’autre sans mots, mais surtout ce qu’ils se chuchotent en eux-mêmes – comme si la caméra captait l’épaisseur de leur monologue intérieur, aussi invisible qu’inaudible. De la même manière, les couleurs dominantes de cette superbe côté bretonne en hiver sont douces : le vert pâle et le beige. En contraste avec les rafales de vent et le flot des sentiments incessants.

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Pour Mathieu, la surprise est rafraîchissante, ce sont de beaux souvenirs qui remontent en lui. Il découvre aussi grâce à Alice une vie qu’il ne connaît pas et qui le touche sincèrement, comme lors du mariage de deux femmes lesbiennes qui n’ont pu vivre ouvertement leur amour qu’à partir d’un certain âge. Alice lui ouvre une parenthèse enchantée. Mais il est clair qu’il n’aurait pas la force d’interrompre sa confortable existence. Le choix de Guillaume Canet, dans la peau de cet homme sympathique mais un peu faible et passif, est judicieux.

Pour Alice, ces retrouvailles sont beaucoup plus incandescentes. Ouverte sur les autres, elle a en elle un feu qui ne trouve pas à s’exprimer ou seulement de manière secrète (comme la chanson qu’elle compose mais que personne n’entendra). La présence de Mathieu fait soudain revenir à la surface un torrent d’émotions passionnelles qui, en elle, ne s’est jamais tari depuis la fuite de son amant quinze ans plus tôt. Incarnant Alice, Alba Rohrwacher est déchirante en femme au lyrisme rentré, empêché et par là même douloureux. Stéphane Brizé, en lui offrant ce rôle magnifique, a donné à son film une dimension tragique d’autant plus saisissante qu’elle est insoupçonnée.

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Cinéma
Temps de lecture : 4 minutes