Damasio à l’assaut des Gafam

Parti se confronter aux réalités qu’il tente de circonscrire dans ses romans, Alain Damasio publie sept essais et une nouvelle dans lesquels se déploie une lutte entre pensée technocritique et mirages de la Silicon Valley.

François Rulier  • 19 juin 2024 abonné·es
Damasio à l’assaut des Gafam
Tim Cook, PDG d’Apple, prononce un discours à la conférence mondiale des développeurs d’Apple, le 10 juin 2024. Au programme : l’intégration de l’intelligence artificielle dans les logiciels de la marque.
© JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Tout commence dans la capitale de la « Digitalie », cet empire mondial qui trône depuis la Silicon Valley et ses palais baroques, sur lesquels les ordonnateurs de notre futur ont inscrit leur nom : Apple, Google, ou encore Facebook. Le Ring, immense bâtiment et siège du dieu à la pomme, ouvre l’odyssée d’Alain Damasio dans cette vallée des fantasmes. Une épopée à travers les richesses de la Tech et la misère de quartiers mitoyens et pourtant délaissés, à la rencontre d’étranges figures venues tout droit d’un roman d’anticipation, que l’auteur relate dans six essais parcourus de doutes, d’hésitations mais également d’illusions et de rencontres : une pensée qui se développe et chemine patiemment vers l’Ithaque technocritique, grandi de propositions positives dans un septième essai, qui précède une nouvelle inédite.

Pour revenir chez lui, l’auteur doit affronter les charmes d’une Tech capable d’offrir les plus grandes voluptés en anesthésiant le corps. Face à l’incertitude, la Tech offre la sécurité et la prévision, dans les relations intimes à coups d’applications comme dans la gestion de son propre corps à l’aide de capteurs ; devant la faiblesse et la paresse humaines, elle offre le pouvoir de « faire faire », que ce soit d’être transporté par une voiture autonome ou d’envoyer une réponse écrite par une intelligence artificielle plutôt que de prendre la plume.

L'opium du virtuel

Si la Tech offre aux utilisateurs d’expérimenter mille aventures dans les mondes virtuels, elle doit sursolliciter artificiellement des corps restreints, amputés, rejetés. Ce corps si imparfait, si limité, demeure la cible principale de ces ordonnateurs du futur. L’opium du virtuel doit offrir toutes les jouissances sans l’altérité du réel, sans les sensations du contact avec d’autres êtres, des odeurs, de la sueur, du toucher. Tel un vampire, la Tech vend l’extension des capacités du corps alors qu’elle participe à sa dévitalisation.

Plusieurs incarnations de ce futur sont venues à la rencontre d’un Damasio résistant difficilement aux chants des sirènes. Arnaud, un quantified self dopé à la performance millimétrée, parcouru de capteurs contenus dans un anneau, arborant montre et lunettes connectées, pouvant déclencher une photo en clignant des yeux, démiurge possédant le pouvoir d’allumer la lumière par la pensée grâce à des capteurs d’ondes cérébrales, vante la maîtrise de soi par la Tech. Plus insidieux, Grégorie, programmeur et artiste, façonnant la glaise numérique pour créer des golems à son service, laisse entrevoir un monde où humain et Tech collaboraient, hors de la relation de maître à esclave que nourrissent les Gafam.

Dans ce périple, l’auteur profite des vents favorables soufflés par de nombreux chercheurs et chercheuses, qui lui permettent d’appréhender avec finesse ce monde clos. C’est

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