Éric Hazan, radicalité et entièreté des convictions

L’éditeur et fondateur de l’excellente maison d’édition La Fabrique est décédé ce 6 juin 2024. La gauche de gauche perd un penseur, écrivain, éditeur et redoutable polémiste, droit et fidèle à ses convictions progressistes.

Olivier Doubre  • 7 juin 2024 abonné·es
Éric Hazan, radicalité et entièreté des convictions
Éric Hazan, dans son métier d’éditeur, entendait « créer du commun ».
© Ulf Andersen / Aurimages / AFP

Un matin d’octobre 2008, dans les locaux de Politis, Éric Hazan a accepté notre proposition d’interview pour les 10 ans d’existence de « sa » maison d’édition, La Fabrique, déjà ô combien précieuse pour la pensée de la gauche (de gauche). C’est la première fois que je le rencontre. Au bout de quelques phrases, il me dit avec emphase, pour expliquer son travail éditorial : « [Il s’agit de] créer du commun ! Ce commun qu’on nous a volé, qu’on nous a détruit. Il faut donc le recréer d’une manière ou d’une autre ! » Et il salue et remercie vivement en premier lieu la fidélité du grand philosophe Jacques Rancière, formé par le marxiste Louis Althusser dans les années 1960, de publier désormais tous ses livres dans sa maison, lui assurant ainsi une installation solide dans le paysage intellectuel et éditorial hexagonal.

Ce grand intellectuel, fin connaisseur des évolutions théoriques de la pensée et de l’histoire de tout le mouvement ouvrier depuis la Révolution française, aimait à republier des auteurs parfois oubliés ou connus des seuls spécialistes. Les souvenirs d’un révolutionnaire de Gustave Lefrançais ou le (jadis classique) La réaction thermidorienne du grand historien Albert Mathiez, le superbe La révolution par l’amitié de Dionys Mascolo, le trop oublié Histoire d’un crime. Déposition d’un témoin (2009) où Victor Hugo narre le coup d’État réactionnaire du futur Napoléon III, ou encore le Baudelaire de Benjamin Fondane (qui ne paraîtra finalement pas pour une question de droits avec les héritiers), pour n’en citer que quelques-uns.

Mais il aimait surtout intervenir dans le débat public, non sans volonté (provocatoire) d’ouvrir des débats ou questions habituellement tus. Ainsi, Les luttes des putes (2014) du fondateur du STRASS, syndicat des travailleurs du sexe, Thierry Schaffauser, les ouvrages très polémiques d’Houria Bouteldja dont Les Blancs, les Juifs et nous (2016), le collectif remarquable Les filles voilées parlent (2008) dont l’éditeur était particulièrement fier, la redoutable dénonciation des violences de La domination policière (2012, rééd. 2021) de Mathieu Rigouste. Sans oublier évidemment les ouvrages du Comité invisible.

Combats engagés

Mais, outre de petits livres de dialogues profonds (avec Badiou ou Rancière), une de ses grandes œuvres sera son infatigable dénonciation de l’occupation et de la colonisation israéliennes, dans les territoires occupés depuis au moins 1967. Avec l’incroyable Correspondance à Ramallah 1997-2003 (2004) de la journaliste israélienne du quotidien Haaretz Amira Hass, l’une des très rares à couvrir à l’époque « l’autre côté », La révolution sioniste est morte. Voix israéliennes contre l’occupation 1967-2007 (2007) rassemblées par le grand Michel Warschawski, ou Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les juifs orientaux en Israël d’Ella Shohat (2006).

Mes livres sont des armes.

É. Hazan

Mais il publie surtout les « nouveaux historiens » israéliens qui vont documenter la Nakba et les violences advenues dans les années de la création de l’État d’Israël dès avant 1948, avec l’expulsion, parfois les massacres, des Palestiniens pour

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