Agrobusiness : quand la « faim » justifie les moyens

Le concept de souveraineté alimentaire semble être devenu une obsession pour la FNSEA et Emmanuel Macron. Mais il a été détourné de sa définition originelle, mise en avant par les altermondialistes, afin de prôner un modèle agricole exportateur et productiviste.

Vanina Delmas  • 12 février 2025 abonné·es
Agrobusiness : quand la « faim » justifie les moyens
© Claudius Thiriet / Biosphoto / AFP

C’est une expression pleine de sens qui semble faire l’unanimité depuis quelques années et ne pas avoir d’aspérités politiques particulières : la souveraineté alimentaire. Or c’est tout le contraire. Il n’est pas inutile de rappeler que cette notion a été introduite par la Via Campesina (« La voix paysanne ») lors du Sommet mondial de l’alimentation à Rome en 1996. Pour ce mouvement international qui veut porter la voix de millions de paysan·nes, de travailleur·euses sans terre, d’autochtones et de travailleur·euses agricoles migrant·es du monde entier, impossible de penser souveraineté alimentaire sans (ré)affirmer les droits des peuples à l’autodétermination.

Sa définition est limpide : la souveraineté alimentaire est « le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée, produite par des méthodes écologiquement respectueuses et durables, et leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles [...]. Des modes de production agroécologiques diversifiés, gérés par les paysan·nes et basés sur des siècles d’expérience et de preuves accumulées sont essentiels pour garantir une alimentation saine à chacun, tout en restant en harmonie avec la nature ».

Le principal aspect de la souveraineté alimentaire est de pouvoir décider démocratiquement des politiques alimentaires et agricoles.

M. Ody

Ce concept, issu de la sphère altermondialiste, était une alternative au concept dominant mais jugé trop restrictif de sécurité alimentaire, dans cette époque qui ouvrait grands les bras à la libéralisation des échanges et ne jurait que par le cadre imposé par l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

« La croyance selon laquelle la mondialisation de l’économie et la globalisation des échanges régleraient le problème de la faim dans le monde en baissant les prix de l’alimentation pour les pauvres était très forte. Mais cela ne prenait pas en compte le fait que la majorité des pauvres sont des petits producteurs, donc si on baisse les prix agricoles, on baisse leurs revenus, explique Morgan Ody, paysanne dans le Morbihan et coordinatrice générale de la Via Campesina. Le principal aspect de la souveraineté alimentaire est de pouvoir décider démocratiquement des politiques alimentaires et agricoles car cela a des impacts essentiels sur les identités culturelles, et ainsi discuter d’autres modèles agricoles. L’inverse de ce que fait le gouvernement français. »

La pandémie de covid-19 a ravivé la crainte de pénurie alimentaire. Dans son allocution du 12 mars 2020, Emmanuel Macron n’utilise pas le terme mais parle de la nécessité de « rebâtir une indépendance agricole », affirme que « déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie » et espère « une France, une Europe souveraine ». L’idée est là mais, sur le plan sémantique, ça tâtonne encore.

Dans les mois qui suivent, Julien Denormandie, ministre de ­l’Agriculture et de l’Alimentation, parle de « souveraineté agricole », « agroalimentaire » et « alimentaire » à propos de la filière de betteraves sucrières et justifie ainsi les dérogations concernant les insecticides « tueurs d’abeilles » interdits, les néonicotinoïdes.

L’hypocrisie de l’agrobusiness

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 engendre une nouvelle passe d’armes sur le sujet, face à la hausse du prix du blé et l’affolement des marchés. En mai 2022, Marc Fesneau arrive au ministère fraîchement rebaptisé de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire. Le terme est devenu le thème du Salon de l’agriculture

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