« Si ArcelorMittal tombe, c’est l’ensemble de l’industrie française qui tombe »
Alors qu’ArcelorMittal a annoncé un vaste plan de suppressions de postes, la CGT a décidé d’entamer une « guerre » pour préserver les emplois et éviter le départ du producteur d’acier de l’Hexagone. Reynald Quaegebeur et Gaëtan Lecocq, deux élus du premier syndicat de l’entreprise, appellent les politiques à envisager sérieusement une nationalisation.
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© Pierre Jequier-Zalc
Gaëtan Lecocq est technicien logistique chez ArcelorMittal, désormais secrétaire général de la CGT ArcelorMittal France à Dunkerque, élu au comité social et économique (CSE) depuis sept ans. Reynald Quaegebeur, technicien de maintenance à l’aciérie, est délégué syndical central de la CGT ArcelorMittal France. Les deux élus du puissant syndicat ont participé à la réalisation du rapport "Nationaliser ArcelorMittal : une nécessité sociale, industrielle et écologique" écrit par les économistes Tristan Auvray et Thomas Dallery.
La direction d’ArcelorMittal a annoncé un vaste plan de 636 suppressions de postes, notamment sur le site de Dunkerque, il y a quelques semaines, comment avez-vous accueilli cette annonce ?
Gaëtan Lecocq : On ne l’a pas accueillie, on le savait. Depuis juin 2024, on se bat pour éviter ce fiasco industriel et social qui était prévisible depuis plusieurs mois. Les politiques nous riaient au nez quand on essayait de les avertir. Aujourd’hui, ils n’arrêtent pas de m’appeler, ils sont en panique. Par exemple, en novembre dernier, on a rencontré le président de la région des Hauts-de-France, Xavier Bertrand. Ça ne s’est pas très bien passé. Il nous répétait que c’était impossible qu’ArcelorMittal Dunkerque tombe, qu’il n’y avait aucun signal négatif.
Qu’est-ce qui vous a alerté en juin 2024 ?
G. L. : En juin 2024, notre direction a annoncé la mise au placard des projets de décarbonation (1). Or, nous avons l’obligation de décarboner notre production à l’horizon 2030, donc si on ne décarbone pas, on va crever, tout simplement.
Pourtant, un projet de décarbonation, à hauteur d’1,8 milliard d’euros dont 850 millions d’euros d’aides publiques, était sur les rails depuis 2021. Comment la direction a-t-elle justifié son revirement ?
Reynald Quaegebeur : Ils se sont appuyés sur le fait que l’Europe ne protège pas assez ses frontières des importations. Ils ont aussi trouvé des raisons économiques, comme le coût de l’énergie ou celui de la main-d’œuvre qui sont, à leurs yeux, toujours trop chers. Mais ce sont des excuses qu’on entend de la part de nos dirigeants depuis des années. Et puis, il ne faut pas se voiler la face, Mittal espérait sans doute encore plus de subventions, au-delà des 850 millions d’euros promis par l’État.
Mittal est un fossoyeur, il a pillé notre savoir-faire, nos compétences, nos brevets.
G.L.G. L. : Il faut être clair, Mittal ne fera aucun projet de décarbonation, que ce soit à Dunkerque ou en Europe. J’en suis convaincu. Mittal est un fossoyeur, il a pillé notre savoir-faire, nos compétences, nos brevets et là il est en train de tout délocaliser en Inde et au Brésil. Il va profiter de nos outils de production jusqu’à la moelle et, après, il va nous jeter comme des merdes. Voilà la réalité des choses. Et les politiques commencent à se réveiller parce qu’ils se rendent compte qu’ils ont été roulés dans la farine.
R. Q. : À l’arrivée de Mittal en 2006, en France, on avait huit hauts fourneaux en activité. Aujourd’hui, on n’en a plus que trois. Tous les hauts-fourneaux ont été fermés, la baisse des capacités de production a été organisée par Mittal. Le groupe a ouvert les portes aux importations et aujourd’hui il se plaint qu’il y a trop d’importations. Mais c’est lui-même, en organisant délibérément la baisse de nos capacités de production, en fermant des hauts fourneaux et en laissant nos installations vieillir, qui a créé l’appel d’air.
Surtout, ce plan de licenciements arrive après plusieurs plans similaires sur d’autres sites d’ArcelorMittal depuis une bonne dizaine d’années…
R. Q. : Je suis arrivé à Dunkerque en 2005. On était 5 000 salariés en CDI. Vingt ans après, on est 3 200. Il n’y a pas eu de licenciements, simplement des départs en retraite qui n’ont pas été remplacés, ou très peu, à hauteur d’un sur trois seulement. En parallèle, on a laissé crever les installations, en faisant le minimum pour dire qu’elles tiennent, et en obtenant des gains de productivité avec l’attrition naturelle du personnel. Mais, aujourd’hui, on n’y arrive plus. Nos installations sont dans un état déplorable, nous sommes en sous-effectif constant, on a perdu énormément de compétences et de savoir-faire avec le départ des anciens qui sont partis sans pouvoir faire de transmissions. Cela fait des années qu’on dit qu’on va droit dans le mur. Aujourd’hui, on y est.
Gaëtan Lecocq : "Pour moi, l’acier est un bien commun, au même niveau que l’eau ouIl vous suffit de vous inscrire à notre newsletter hebdomadaire :
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