Heïdi Sevestre : « Les glaciers fondent suffisamment pour remplir trois piscines olympiques par seconde »
La glaciologue ne cesse d’alerter depuis des années sur les menaces imminentes qui pèsent sur les glaciers en raison du changement climatique, alors que l’Unesco et l’Organisation météorologique mondiale ont déclaré 2025 année internationale de leur préservation. Elle épingle, au passage, le solutionnisme technologique.
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Heïdi Sevestre est née en 1988 en Haute-Savoie. Après un passage en lycée agricole et une licence de géographie et d’urbanisme, elle poursuit ses études à l’université d’Aberystwyth, au Pays de Galles, et participe à ses premières expéditions en Arctique et dans l’Himalaya. Elle finit par s’installer au Svalbard, en Norvège, pour son doctorat. Elle est aujourd’hui une glaciologue mondialement reconnue, membre du Programme de surveillance et d’évaluation de l’Arctique. Elle partage son temps entre les expéditions scientifiques et les actions de sensibilisation auprès du grand public et des dirigeants politiques et économiques du monde.
Quel est l’état de santé des glaciers dans le monde en 2025 ?
Heïdi Sevestre : Une étude récente dresse un bilan concernant les glaciers de montagne depuis l’année 2000 et parvient à combiner toutes les mesures de terrain, par satellite, par avion, etc. Elle montre malheureusement que les glaciers qui ont subi la plus grande perte de glace sont les Alpes et les Pyrénées, ainsi que les glaciers de Scandinavie, notamment le Svalbard. Les glaciers européens ont perdu 38 % de leur volume en une vingtaine d’années et, en Suisse, ils en ont perdu 10 % en seulement deux ans !
Les glaciers sont les meilleurs climatiseurs de la planète et nous sommes en train de les atomiser.
Toutes les études montrent que tous les glaciers sur Terre réagissent au changement climatique et que les choses vont très vite : globalement, ils perdent suffisamment de glace pour remplir trois piscines olympiques chaque seconde. Pour les calottes polaires que sont le Groenland et l’Antarctique, la première conséquence est la hausse du niveau des mers et des océans puisque leurs eaux se dilatent en se réchauffant. Le Groenland perd à peu près 30 millions de tonnes de glace toutes les heures ! Quant à la banquise, cette glace de mer présente de façon permanente dans les régions polaires, elle est en très mauvaise santé. Selon les derniers chiffres, on en a perdu la moitié en quarante ans en Arctique.
Or il faut garder à l’esprit que l’Arctique est avant tout un océan, et avec des terres tout autour (Russie, États-Unis, Canada, Groenland, Islande, Svalbard…). Dans l’Antarctique, c’est plus difficile à suivre, mais nous sommes quand même en train de battre le record de diminution de la banquise. C’est dramatique car elle est vitale : c’est le tee-shirt blanc de la planète, une sorte de couvercle blanc sur des océans très foncés. Donc les glaciers sont les meilleurs climatiseurs de la planète et nous sommes en train de les atomiser.
Qu’en est-il du permafrost ?
Ce sol gelé en permanence dégèle de plus en plus. Or il a un pouvoir considérable sur les émissions de gaz à effet de serre. Dans l’hémisphère Nord, 23 % des terres sont du permafrost et le dégel a de nombreuses conséquences : il émet du CO2 et du méthane. Aujourd’hui, dans l’Arctique, le permafrost émet autant de gaz à effet de serre (GES) qu’un pays comme le Japon, qui est le septième plus grand émetteur. Si on dépasse les 2 °C, au bout de quelques décennies, le permafrost pourrait émettre autant de GES que l’Union européenne, et si on dépasse les 3 °C, autant que les États-Unis. Conséquence : plus le permafrost émet, plus nous devrons diminuer nos émissions en parallèle pour éviter de franchir des points de bascule.
Depuis le début de votre carrière, quels changements drastiques avez-vous observés ? Et quelles nouvelles connaissances avons-nous sur les glaciers ?
L’un des énormes sujets d’étude du moment est de déterminer comment on arrive à relier les régions polaires avec le reste de la planète. On appelle cela les « téléconnexions ». On les décrit comme des sujets controversés, dans le sens où il y a encore un débat dans la communauté scientifique, mais c’est ainsi que la science avance. Par exemple, on étudie comment la perte de la banquise en Arctique va affecter la météo du quotidien en France. On constate l’existence de vents, les jet-streams, le jet polaire, qui font le tour de la Terre très rapidement tant qu’il y a des écarts de température sur Terre.
Ils permettent de garder le froid dans l’Arctique et le chaud chez nous. Mais aujourd’hui, malheureusement, l’Arctique se réchauffe beaucoup plus vite qu’ailleurs, donc les écarts de température se réduisent. Ces vents ralentissent et voient leurs trajectoires modifiées, provoquant chez nous des événements météorologiques extrêmes comme des vagues de
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