Qui a peur du grand méchant woke ?
Si la droite et l’extrême droite ont toujours été proches, le phénomène nouveau des dernières années est moins la normalisation de l’extrême droite que la diabolisation de la gauche, qui se nourrit d’une crise des institutions.
dans l’hebdo N° 1886 Acheter ce numéro

À quoi tient la « diabolisation » d’une force politique ? On le sait, l’extrême droite a longtemps été mise à l’écart du jeu politique par les partis et les médias. Cette position relevait d’une éthique de conviction : non, on ne donnera pas la parole à l’extrême droite, dont les idées sont contraires à l’idéal républicain ; on ne s’alliera pas avec elle, même si une telle alliance pourrait nous être profitable et même si ses représentants réalisent un score important à diverses élections.
Ce statu quo, qui s’est progressivement structuré dans les années 1980, n’a pour le moment pas été profondément remis en cause. Il y a bien eu des alliances tactiques entre Nicolas Sarkozy et Patrick Buisson par exemple, des rapprochements individuels, tel celui d’Éric Ciotti avec le Rassemblement national (RN) en 2024, et des lois comme celle du 26 janvier 2024 pour contrôler l’immigration, initiée par la majorité mais saluée par le RN.
Si les droites semblent prises dans un mouvement d’union à l’échelle française comme européenne, la droite traditionnelle que représentent Les Républicains (LR) ne s’est pour le moment pas confondue avec le RN : il existe des proximités mais non des convergences (1) entre les deux familles politiques, leurs désaccords touchant à des sujets structurants tels que la politique économique ou la politique européenne. Par ailleurs, des médias qui comptent, tels Libération, Le Monde, Mediapart ou Politis, n’invitent toujours pas de personnalités d’extrême droite dans leurs colonnes.
Voilà pour les pratiques. Dans l’ordre du discours, en revanche, les choses sont bien différentes : nombreuses sont les incursions d’un lexique associé à l’extrême droite dans les mots de dirigeants politiques issus de l’arc républicain.
On se demande si l’époque où le discours de l’extrême droite sur l’immigration était tabou a vraiment existé.
François Bayrou parlait de « submersion migratoire » le 27 janvier 2025 sur LCI ; Bruno Retailleau de « régression vers les origines ethniques » le 5 juillet 2023 ; Valérie Pécresse de « grand remplacement » le 13 février 2022, Nicolas Sarkozy d’échec de l’intégration, conséquence de « cinquante ans d’immigration insuffisamment régulée » le 30 juillet 2010, Valéry Giscard d’Estaing « d’invasion » migratoire le 21 septembre 1991 et Michel Rocard de l’incapacité de la France à « accueillir toute la misère du monde » le 3 décembre 1989.
À parcourir cette longue liste, on se demande si l’époque où le discours de l’extrême droite sur l’immigration était tabou a vraiment existé et si sa normalisation n’était pas déjà accomplie dans le langage politique dès les années 1980.
Nouvelles frontièresDu côté droit de l’échiquier politique, les équilibres semblent donc plutôt stables. C’est à gauche, en revanche, qu’il se produit un phénomène politique véritablement nouveau : la construction de nouvelles frontières symboliques entre la galaxie de La France insoumise et le reste de l’arc républicain. Les mots à travers lesquels cette exclusion agit sont bien connus : « islamo-gauchisme », « wokisme », « cancel culture », des expressions dont de plus en plus de travaux en sciences sociales montrent l’absence de
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