« J’estime être victime de harcèlement » : Sand, réprimée pour rappeler la loi à un député ex-RN

À chaque événement public où se trouve Daniel Grenon, la militante d’Extinction Rebellion brandit une pancarte rappelant que « le racisme est un délit ». Un acte pour lequel elle a été convoquée plusieurs fois au commissariat et reçu un avertissement pénal probatoire.

Pauline Migevant  • 5 décembre 2025
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« J’estime être victime de harcèlement » : Sand, réprimée pour rappeler la loi à un député ex-RN
Sand s'est invitée une nouvelle fois aux côtés de Daniel Grenon (ex-RN), en mai dernier.
© Crédit : Fab Crobard

Après la réélection de Daniel Grenon aux dernières législatives, Sand s’est donné une mission. Partout où le député de la première circonscription de l’Yonne irait à un événement public, elle porterait une pancarte en silence : « Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit ». Pendant le débat d’entre deux tours, il avait déclaré que les « Maghrébins » n’avaient « pas leur place dans les hauts-lieux ». « Je me suis sentie concernée », explique Sand, qu’on a « emmerdée toute sa vie » avec le fait d’être née en Algérie.

Poursuivi pour injure publique et provocation à la discrimination, Daniel Grenon a été condamné en mai dernier pour ses propos racistes. L’homme a même été exclu du Rassemblement national (RN) en octobre 2024. « Ça me pose un problème que ce facho élu pour des propos racistes, assiste à des événements publics », explique Sand. La première action a lieu le 14 juillet 2024, peu de temps après la réélection du député. La deuxième, un mois plus tard, à l’anniversaire de la libération d’Auxerre. « On s’est pointés. Tout le monde a fait la gueule, mais ça s’est arrêté là. » Les choses se sont corsées le 11 novembre 2024, lors d’une autre cérémonie.

Toutes les personnes qui étaient venues avec moi ont été contrôlées.

Sand

La secrétaire du PCF d’Auxerre, Pascale Marlin, présente ce jour-là, se souvient : « L’assistant parlementaire n’arrêtait pas de téléphoner en nous jetant des regards et s’agitait pour qu’on nous éjecte ». « Toutes les personnes qui étaient venues avec moi ont été contrôlées » poursuit Sand. « On a été sept à être convoqué·es en audition libre au commissariat d’Auxerre pour participation à une manifestation non déclarée. »

(Photo : Fab Crobard.)

« Organisation d’une manifestation »… seule

Sand, par ailleurs membre de la legal team d’Extinction Rebellion, connaît ses droits sur le bout des doigts. Ils ont préparé l’audition « toustes ensemble » et chacun est venu au commissariat avec la copie d’un arrêt de la Cour de cassation, selon lequel participer à une manifestation non déclarée n’est pas répréhensible.

Parmi eux, Fab, « médiactiviste ». Il se souvient des questions « loufoques » de l’officier de police judiciaire telles que « vous avez été aperçu en train de photographier Sand, qu’avez-vous à dire là-dessus ? ». L’officier les a rappelés le soir même pour leur dire que les poursuites s’arrêtaient là.

Une militante qui brandit, seule et en silence, une pancarte qui rappelle le droit se retrouve poursuivie pour un délit qu’elle n’a pas commis.

Fab

Mais depuis, chaque fois que Sand se rend à une cérémonie où se trouve aussi le député, elle est convoquée en audition libre au commissariat d’Auxerre, comme en attestent des convocations consultées par Politis. « Ils me reprochent maintenant d’organiser une manifestation non déclarée… alors que je suis toute seule. » Sand décrit des « questions lunaires ». Sa « préférée » ? « Considérant que vous étiez seule à cette manifestation, peut-on dire que vous en êtes l’organisatrice ? »

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« Une militante qui brandit, seule et en silence, une pancarte qui rappelle le droit se retrouve poursuivie pour un délit qu’elle n’a pas commis », résume Fab. Pierre Brunisso, avocat de Sand, rappelle qu’une manifestation « implique une organisation et un groupement de personnes avec une opinion et une volonté commune. Là, on parle d’une personne toute seule ».

À chaque convocation, un rassemblement de soutien est organisé devant le commissariat. Anne, également membre d’Extinction Rebellion, y participe : « À chaque fois, il y a un plusieurs dizaines de personnes. Certains portent la même pancarte que Sand. Et les renseignements territoriaux viennent nous filmer » poursuit Anne.

Kafkaïen 

L’histoire ne s’arrête pas là. En mai 2025, après avoir brandi une pancarte lors de la commémoration de la mémoire de l’esclavage, Sand a reçu une convocation au tribunal, lui notifiant un avertissement pénal probatoire pour organisation de manifestation sur la voie publique sans autorisation. Pour son avocat, Pierre Brunisso, « ça ne tiendra pas deux minutes devant un tribunal ». « En général l’avertissement pénal probatoire est utilisé à la place du classement sans suite. C’est une façon d’avoir une réponse pénale à tous les comportements », explique le défenseur.

Certes, je suis une emmerdeuse. Mais c’est mon droit de citoyenne.

Sand

« C’est une manière de faire pression en disant que ce qu’elle fait est illégal alors que c’est faux », poursuit l’avocat qui qualifie cette situation de « kafkaïenne ». D’autant plus que l’avertissement pénal implique une reconnaissance des faits, ce qui n’est pas le cas de Sand. « J’estime être victime de harcèlement », poursuit Sand qui a saisi la Défenseure des droits. « Certes, je suis une emmerdeuse. Mais c’est mon droit de citoyenne. »

Contacté par Politis, le procureur de la République du tribunal d’Auxerre réagit : « Il n’y a, à ma connaissance, hormis cet avertissement, pas eu d’autre réponse pénale de la part du parquet. Cette orientation [le rappel de la loi et de la règlementation, N.D.L.R.] figure comme la plus basse réponse pénale. Il parait donc inadapté de parler de harcèlement judiciaire. »

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Le 16 juillet, pour la Journée nationale contre les crimes de l’État français, Sand n’était pas disponible. Pascale Marlin, du PCF de l’Auxerrois, a pris la relève et tenu la pancarte, près du monument érigé en l’honneur des déportés. « L’adjoint aux cérémonies puis la police sont venus me voir pour me dire de ranger la pancarte. J’ai dit : non. » La police lui dit finalement de se reculer, ce qu’elle a fait en gardant sa pancarte.

« Je pense que j’ai été protégée car j’ai dit que j’étais responsable du PC. Ce n’est pas juste par rapport à Sand qui se fait contrôler à chaque fois. » Ce qui a choqué Pascale Marlin ce jour-là, c’est que, lors du discours de la sous-préfète, « elle a lu la même phrase qui était écrite sur ma pancarte. Elle a pu le dire au micro devant tout le monde, y compris Grenon, et nous on n’a pas le droit de le dire ».

(Photo : Fab Crobard.)

« La répression c’est contagieux »

« Il y a un décalage énorme entre nos actions et la répression qu’on subit. En fait, on cherche à nous désarmer alors qu’on n’est pas armés », estime Anne. Pour elle, « ça fait peur à certains militants de se dire qu’on peut être convoqués au commissariat sans avoir rien fait de mal, juste pour protester contre le racisme ». Autour d’elle, Anne voit des gens acheter des livres sur la garde à vue, « chose qu’ils n’auraient pas faite il y a 5 ans ».

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Elle ajoute que « le problème de la répression, c’est que c’est contagieux. Les gens qui militent avec Sand risquent davantage ». Au moment des Jeux olympiques, les militants d’Extinction Rebellion s’étaient retrouvés sur le parking d’un supermarché pour organiser une action. « La police est arrivée avec deux ou trois bagnoles », raconte Anne. « Ils ont fouillé nos coffres et agi comme si c’était nous qui ne connaissions pas la loi. Au moment où on devait repartir, ils ont reçu un appel et on a été bloqués encore deux heures. »

Le problème de la répression, c’est que c’est contagieux.

Anne

À ce moment-là, Anne et d’autres militants se sont demandé comment la police avait su où ils se trouvaient. « J’ai pensé qu’ils pouvaient suivre Sand », lâche Anne. « On dirait que rien ne les arrête. Il y a une inversion des valeurs et de la légalité à l’œuvre. »

Petites victoires

Malgré la répression, Sand n’arrêtera pas. Le 11 novembre dernier, rebelote. « Les flics m’ont volé ma pancarte, sans papier de confiscation ni rien », raconte la militante, convoquée dans la foulée au commissariat. Elle parle de ses « petites victoires ».

D’abord, ce fameux 11 novembre 2024, quand le photographe de la préfecture lui demande de se décaler car sa pancarte gâche la photo. Résultat : on la voit quand même sur le post Facebook de la préfecture de l’Yonne, à droite près du panneau de signalisation. Autre victoire ? Le 26 octobre 2024, « le jour de la foire Saint-Simon, où Grenon a pété un boulard et s’en est pris aux gendarmes qui ne voulaient pas m’arrêter. Ils lui ont parlé de la liberté d’expression. » Le député a fini par partir, sous le coup de l’énervement.

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Pour Sand, qui a créé une fiche d’action au sein d’Extinction Rebellion pour reproduire cette action, porter cette pancarte, c’est « de la résistance ». Si elle le fait, c’est parce qu’elle fait « partie des gens que les fachos vont vouloir renvoyer dans un pays qui n’est pas le leur ». Elle veut aussi « montrer aux autres qu’on ne se laissera pas faire ».

Tant qu’il y aura quelqu’un pour légitimer mon action, je continuerai.

Sand

À chacune de ces actions, elle a reçu des signes de soutien. « Même à la petite foire locale en territoire raciste avec 60 % de RN, il y a au moins une personne qui lève un pouce ou fait un petit sourire. » Anne aussi se souvient d’un « gars de la fanfare » et « d’anciens militaires » qui les avait remerciés lorsqu’elles avaient brandi des pancartes à l’anniversaire de la libération d’Auxerre. « Grenon devait déposer une gerbe sur la stèle de Louis Riglet, un communiste qui avait fait du sabotage contre les fachos… » souffle Anne. « Tant qu’il y aura quelqu’un pour légitimer mon action, je continuerai », conclut Sand.

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