« 90 % du marché du livre sont aux mains de dix groupes »

L’éditeur Thierry Discepolo lance l’alerte. En focalisant l’indignation sur Vincent Bolloré et ses outrances idéologiques, on occulte un système plus ancien où aucun grand groupe ne fait réellement contrepoids.

• 30 janvier 2026
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« 90 % du marché du livre sont aux mains de dix groupes »
La librairie du festival de musique classique « Folle Journée » le 1er février 2024 à Nantes.
© LOIC VENANCE / AFP

L’éditeur Thierry Discepolo (à l’origine de la revue Agone et fondateur des éditions du même nom) lance l’alerte. En focalisant l’indignation sur Vincent Bolloré et ses outrances idéologiques, on occulte un système plus ancien où aucun grand groupe ne fait réellement contrepoids, ni économiquement ni politiquement. Derrière la dénonciation morale, c’est l’absence d’alternative structurelle qui interroge : une industrie verrouillée, où la diversité éditoriale survit moins par conviction que par inertie.


On peut penser tout le mal qu’on veut de « Bolloré ». Mais on lui doit une fière chandelle : l’extension de la prise de conscience des dangers que fait peser la concentration sur les médias et sur l’édition. Évidemment, ce revival pétainiste, qui concentre toute l’indignation, dévoile autant qu’il floute l’ampleur des dégâts. Pourtant, on comprend bien que le nouveau patron de Hachette n’a atteint sa pole position qu’en bénéficiaire d’un système qui l’a précédé.

C’est désormais par groupe que les plus gros achètent les moins gros.

Mais on voit moins à quel point les autres groupes éditoriaux ne proposent aucune alternative économique et pas vraiment d’antidote politique. Dans l’édition française, la concentration est un phénomène marginal avant la fin des années 1980, et son accélération, le pur produit de la mondialisation heureuse, avec Jean-Marie Messier en héraut tricolore. C’est l’effondrement du château de cartes qu’il bâtit sous le nom de Vivendi Universal Publishing qui grossira encore Hachette en 2002 et donnera naissance à Editis – autrement dit les bases de l’empire médiatique sur lequel règne désormais Vincent Bolloré.

Sur le même sujet : 5,3 milliards d’euros : l’inquiétant pactole de Vincent Bolloré

Aujourd’hui, en France, la concentration éditoriale, c’est 90 % du marché du livre aux mains de dix groupes, dont quatre d’entre eux (Hachette, Editis, Madrigall, Média-Participations) en contrôlent 70 %, et 80 % de la distribution – autant dire un droit de vie et de mort (commerciale) sur l’essentiel de la production éditoriale.

Quant à l’accélération du processus, c’est désormais par groupe que les plus gros achètent les moins gros : en 2012, Flammarion par Gallimard (qui engendre la holding Madrigall) ; en 2013, Payot & Rivages par Actes Sud ; quatre ans plus tard, Seuil-La Martinière par Média-Participations ; en 2024, le groupe Bourgois par Madrigall ; et en 2025, Humensis par Albin Michel. Même les nouveau-nés graissent le système : ainsi Margot est-il déjà à 49 % propriété d’Editis.

Pour la diffusion des idéologies d’extrême droite, Gallimard dispose sur Hachette d’une avance quasi séculaire.

Du côté de l’offre politique, au moment où Vincent Bolloré, tout juste acquéreur de Hachette, mettait ce rouleau compresseur au service du candidat à la présidence Éric Zemmour, on criait au scandale. Mais on oubliait dans le même mouvement que c’est le groupe Albin Michel qui a fait la gloire et la fortune du fondateur de Reconquête ! – avec cinq de ses best-sellers, de 2012 à 2018. De même, on s’indigne depuis deux ans de la marchandisation par Fayard-Hachette des fables de Philippe de Villiers – mais ce sont vingt-trois titres que le baron vendéen a donné à Albin Michel entre 1989 et 2021.

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Dans la vertueuse bataille menée pour l’« indépendance éditoriale », on offre souvent le premier rôle à l’intouchable maison Gallimard. Pourtant, si on s’inquiète vraiment de la diffusion des idéologies d’extrême droite, cette enseigne dispose sur Hachette d’une avance quasi séculaire : aux côtés de l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline, du philosophe antisémite Martin Heidegger et de l’écrivain fasciste Ernst Jünger, on y trouve, entre autres, les antisémites et collaborationnistes Pierre Drieu la Rochelle, Jacques Chardonne, Paul Morand et Marcel Jouhandeau.

Un fonds vieillissant que l’éditeur renouvelle notamment avec Sylvain Tesson, romancier proche du Grece, un think tank d’extrême droite. On vitupère contre la restauration par Vincent Bolloré des valeurs millénaires de l’Occident chrétien. Mais on ferme les yeux sur les tribunes aux relents frontistes signées par Antoine Gallimard pour sauver « notre civilisation au sein du concert des nations ».

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À la tête de Média-Participations, Vincent Montagne affiche un catholicisme de droite, mais « modéré ». Et ce pragmatique mélange astucieusement l’industrie de la BD à l’édition religieuse et au livre d’entreprise, au nautisme et au secourisme – tout en permettant encore au Seuil de continuer d’exploiter les grandes causes de notre temps.

Quant au patron d’Editis, Daniel Kretinsky, également propriétaire de Franc-Tireur, qui donne sa ligne politique, il doit sa fortune à l’exploitation de centrales électriques au lignite, au gaz et nucléaires, de gazoducs mais aussi au négoce de matières premières – ce qui ne dérange pas les enseignes de son groupe qui défendent la cause écologique.

Chez Actes Sud, ni croisade occidentale ni calamiteux bilan carbone, et aucun nazi caché dans les placards. Mais pour lutter contre l’alliance entre l’extrême-droitisation et la concentration de l’édition, peut-on compter sur sa patronne, Françoise Nyssen, à la tête du premier ministère de la Culture d’Emmanuel Macron, qui a laissé les choses en l’état ? 

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