« Mauvaise étoile », de Lola Cambourieu et Yann Berlier (Acid)

Un film remarquable qui montre comment se déploie l’emprise violente d’un homme sur sa compagne.

Christophe Kantcheff  • 13 mai 2026
Partager :
« Mauvaise étoile », de Lola Cambourieu et Yann Berlier (Acid)
Le film est d'un naturalisme tenu, sans misérabilisme ni complaisance.
© Tandem

Mauvaise étoile / Lola Cambourieu et Yann Berlier / 2 h 05.

Comme à son habitude, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (Acid) présente neuf longs métrages à Cannes dont, cette année, six premières œuvres. Mauvaise étoile, de Lola Cambourieu et Yann Berlier, compte parmi celles-ci et fait l’ouverture. Vraisemblablement parce qu’elle donne le ton. Non formellement – sur ce plan, la programmation de l’Acid est toujours éclectique, tout en étant souvent en dehors des sentiers battus. Mais du point de vue de l’expérience que nous fait vivre ce film, encore peu courante au cinéma et rarement de manière aussi juste.

Tout part des courses que Kiki (Noëmie Édé-Decugis) a faites avec sa fille (Anouk Berlier-Cambourlieu), mais qu’elle a oubliées. Entretemps, la jeune femme a pris son cours de lutte gréco-romaine, ce qui a sans doute détourné son attention. Le fait est que lorsqu’elle rentre chez elle, son compagnon, Alex (Hugo Carton), se montre irrité qu’il n’y ait rien de frais à manger, ni pour leur fille ni pour eux. Kiki se propose de transformer son manquement en dîner de fête : elle va aller chercher des plats au camion qui propose du poulet frit.

Les cinéastes ne portent aucun jugement ni ne développent aucun métadiscours sur leur personnage Kiki.

Ce n’est pas tout près, elle s’y rend à pied en se hâtant – malgré la canicule. Tout le monde est content jusqu’à ce qu’Alex se rende compte que Kiki n’a pas fait tamponner la carte de fidélité. Il exige qu’elle retourne au camion. Elle s’exécute et revient avec une carte désormais entièrement tamponnée. Alex ne comprend pas. Il emmène femme et enfant au camion, finit par soupçonner l’employé du camion de draguer Kiki, se bat avec lui. Puis les deux hommes se réconcilient, plaisantent et boivent des bières pendant que Kiki poireaute patiemment dans la voiture.

Naturalisme tenu

C’est le début d’une nuit heurtée, presque sans fin. Mauvaise étoile est l’histoire d’une femme très amoureuse, trop peut-être pour savoir comment se défaire de l’emprise qu’Alex exerce sur elle. Quoi qu’il en soit, les cinéastes ne portent aucun jugement ni ne développent aucun métadiscours sur Kiki. Simplement, leur caméra se tient à ses côtés. Leur manière est le naturalisme, comme on le constate dès la première scène où la fille de Kiki tient tête à son grand-père. Les échanges sont vifs et paraissent improvisés. Mais en l’occurrence, il s’agit d’un naturalisme tenu, sans misérabilisme ni complaisance : pas de victimisation à outrance.

(Photo : Tandem.)

Avec, en premier lieu, la volonté de montrer le mécanisme du déploiement de la violence d’un homme envers sa compagne. Au départ, comme on l’a vu, un fait anecdotique. Puis de petites humiliations, qui prennent peu à peu en importance. Alex est soit irascible, soit indifférent ; Kiki désire passer une nuit en amoureuse. Elle a très envie de faire l’amour avec lui. Alex a une panne (impuissance du pervers ?). Surtout, Kiki lui dit qu’elle ferme les yeux pendant l’acte. Ce qui va déclencher en lui un phénomène de jalousie autoritaire, voire de paranoïa aiguë. Kiki cherche à se soustraire à la brutalité d’Alex sans partir de la maison. Ce qui décuple la rage de celui-ci.

Cette nuit-là s’étire sur un temps long dans le film (Mauvaise étoile dure un peu plus de deux heures), aussi précis qu’une phénoménologie des violences conjugales. Mais celle-ci est formidablement incarnée. Par Noëmie Édé-Decugis tout d’abord, dont c’est ici le premier rôle au cinéma, auquel elle se voue corps et âme tant on la sent engagée. Mais aussi par Hugo Carton, qui, pour sa première apparition à l’écran également, a eu le courage d’entrer dans la peau d’un personnage aussi détestable.

Sur le même sujet : Masculinités : on ne naît pas violent, on le devient

Celui d’un homme toxique, qui sait alterner la terreur et la (fausse) tendresse, un piège dans lequel tombe et retombe Kiki, aveuglée qu’elle est par son amour et par sa volonté, quoi qu’il arrive, de tenir pour solide la famille qu’elle a fondée. Elle a, en outre, des problèmes relationnels avec sa fille. La petite assiste en effet à nombre d’altercations entre ses parents : son regard sur sa mère, rabaissée par son père, ne peut pas être valorisant.

Le fait qu’en début de film les cinéastes aient montré Kiki pratiquant la lutte était-elle, métaphoriquement, une fausse piste ? Peut-être pas : cette scène nous indique que la jeune femme a en elle une énergie et les capacités de se battre. Comme elle a aussi des amitiés dans ce club sportif. Mais il lui manque une chose précieuse : la confiance en elle. Une plus grande estime de soi. Et aussi, une bonne étoile.

Tout Politis dans votre boîte email avec nos newsletters !
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don