Pfas : « Nous sommes les victimes d’une industrie qui a pris la ruralité pour une déchetterie »

Le 7 avril, les maires de six communes des Ardennes ont déposé plainte pour mise en danger de la vie d’autrui après avoir découvert l’ampleur de la contamination aux Pfas de leurs sols et de leur eau. Annick Dufils, maire de Malandry, commune concernée, en appelle depuis deux ans au soutien de l’État. En vain.

• 22 avril 2026
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Pfas : « Nous sommes les victimes d’une industrie qui a pris la ruralité pour une déchetterie »
© Andres Siimon / Unsplash

Le 7 avril, les maires de six communes des Ardennes ont déposé plainte pour mise en danger de la vie d’autrui après avoir découvert l’ampleur de la contamination aux Pfas de leurs sols et de leur eau. En cause, l’épandage irresponsable des boues d’épuration de la papeterie Ahlstrom de Stenay. Annick Dufils, maire de Malandry, commune parmi les nombreuses concernées, en appelle depuis deux ans au soutien de l’État. En vain.


Je suis maire de Malandry, une toute petite commune rurale située dans les Ardennes. Une maire en colère qui s’inquiète pour ses quatre-vingts habitants. En mai 2024, une analyse de l’eau du robinet réalisée chez un particulier a suffi pour bouleverser toute la vie de notre village. Les résultats indiquent froidement : « Eau d’alimentation conforme aux références de qualité et non conforme aux limites
de qualité. La somme des 20 Pfas est supérieure à la limite de qualité fixée à 0,1 microgramme/litre d’eau.
» Le taux pour Malandry est de 0,357 microgramme. Le rapport annuel de l’eau de 2024 que j’ai reçu en avril 2025 indiquait pourtant une eau d’excellente qualité, classée A. 

Je découvre qu’il s’agit de polluants éternels, et je comprends très vite que c’est une catastrophe qui vient de nous tomber dessus.

En mai 2024, j’ignore totalement ce que sont les Pfas, cette famille de produits chimiques synthétiques. Je découvre qu’il s’agit de polluants éternels, et je comprends très vite que c’est une catastrophe qui vient de nous tomber dessus à Malandry. Très vite, d’autres maires de communes voisines m’appellent : leur eau est également affectée par les Pfas. Après enquête, nous découvrons que la pollution provient de boues de la papeterie de Stenay, installée dans le département voisin. Une usine désormais fermée [en novembre 2024 – N.D.L.R.].

Sur le même sujet : Dossier : Pfas, le combat contre les « polluants éternels »

Ces boues ont été distribuées gracieusement aux agriculteurs locaux afin de servir de fertilisants sur les terres agricoles ! Elles ont été épandues sur les terres pendant trente ans. Qui en a vérifié la toxicité ? Qui a signé les plans d’épandage ? Y a-t-il eu de l’enfouissement illégal ? Toutes ces questions, nous les avons posées, mais nous n’avons pas obtenu de réelles réponses. 

Le 10 juillet 2024, un arrêté préfectoral tombe et interdit la consommation de l’eau du robinet à Malandry. Immédiatement, l’anxiété gagne les habitants et à des conséquences sur la santé mentale de certains.
Par exemple, un jeune homme de 17 ans ne veut plus prendre de douche ni se laver les dents. Avec deux élus également touchés par les Pfas, nous décidons de faire des analyses de sang afin de connaître nos propres taux d’exposition.

Dans la ruralité, on nous classe comme des sous-citoyens. Nous sommes sacrifiés. 

Nos résultats révèlent des niveaux exceptionnellement élevés : le taux limite est de 20 microgrammes par litre de sang, le mien est de 132,83 microgrammes. J’ai donc six fois la dose limite. À 70 ans, je sais que j’aurai des Pfas dans mon corps toute ma vie. Pour une fillette de 8 ans, dans une commune voisine, le chiffre grimpe même jusqu’à 300 microgrammes ! Depuis, nous avons interpellé le ministère de la Santé et réclamé un suivi épidémiologique pour nos populations, mais il nous est toujours refusé sous prétexte que nous ne sommes pas assez nombreux. Dans la ruralité, on nous classe comme des sous-citoyens. Nous sommes sacrifiés. 

« Pollué payeur »

Aujourd’hui, c’est la mairie de Malandry qui supporte seule le coût de la dépollution, mais aussi celui des nombreuses analyses d’eau du robinet et les deux litres d’eau en bouteille que la commune distribue chaque jour. Alors que nous sommes les victimes d’une industrie qui a pris la ruralité pour une déchetterie. J’ai très souvent entendu parler de cette loi qui dit « pollueur-payeur », mais l’État nous répond « pollué payeur ». 

Sur le même sujet : « Polluants éternels » : au sud de Lyon, le « scandale sanitaire » Arkema

Avec les habitants des autres communes, nous nous sommes regroupés pour créer le collectif Pfas des Ardennes. Et au début du mois d’avril, nous avons déposé plainte contre X pour mise en danger de la vie d’autrui et pollution de l’eau. On veut dire aux responsables de la pollution : « Vous avez contaminé notre eau et notre sol, maintenant vous devez rendre des comptes. »

Je revendique le droit pour mes administrés à un environnement sain, à un suivi médical.

En tant que maire de Malandry, je revendique le droit pour mes administrés à un environnement sain, à un suivi médical qui pourra déterminer les effets à long terme sur leur santé et à un fonds de solidarité de l’État pour aider financièrement les communes comme la mienne. Je réclame tout simplement l’application du principe pollueur-payeur afin que les administrés n’assument plus seuls le coût de cette pollution. L’État doit prendre ses responsabilités. 

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