« La Vie d’une femme », de Charline Bourgeois-Taquet (Compétition)

Une femme épanouie traversée par un amour inattendu : les promesses de ce film ne sont pas toutes exaucées.

Christophe Kantcheff  • 14 mai 2026
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« La Vie d’une femme », de Charline Bourgeois-Taquet (Compétition)
Léa Drucker porte tous ses rôles à l’excellence.
© Pyramide

La Vie d’une femme / Charline Bourgeois-Taquet / 1 h 38 / Sortie : 9 septembre 2026.

La compétition débute au petit trot. Avec le stérile Quelques jours à Nagi, du japonais Koji Fukada. Puis La Vie d’une femme, de Charline Bourgeois-Taquet, deuxième long métrage de la réalisatrice des Amours d’Anaïs. Cette fois, le film n’est pas une comédie mais le portrait d’une femme, Gabrielle, d’une cinquantaine d’année, cheffe du service chirurgie maxillo-faciale dans un hôpital public et spécialiste réputée, avec mari (Charles Berling) mais sans enfant, et à qui il arrive d’avoir des aventures. Une femme épanouie, accaparée par son travail qui, par choix, n’a pas connu la maternité. Elle s’occupe aussi de sa vieille mère (Marie-Christine Barrault), atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Léa Drucker illumine chaque film où elle apparaît, même les moins réussis. Un sacré atout.

Nous voici en présence du péché mignon du cinéma français, faire évoluer ses personnages dans un milieu bourgeois : CSP++, grand appartement, métier-passion hyper valorisant… Le peuple se trouve plutôt du côté des patients de Gabrielle pour lesquels elle se donne à fond, devant surtout se battre contre la désorganisation d’un hôpital public allant à vau-l’eau. Elle donne aussi de son temps à l’équivalent de Médecins du monde en allant opérer et former des médecins dans les pays en guerre. En l’occurrence, l’Ukraine.

Seulement, jusqu’à maintenant, ce genre de personnage avait surtout été pensé au masculin. Qui plus est, Gabrielle est incarnée par Léa Drucker. L’une des plus grandes comédiennes que nous ayons aujourd’hui. Elle porte tous ses rôles à l’excellence (dans Dossier 137, L’Intérêt d’Adam, L’Été dernier…) et illumine chaque film où elle apparaît, même les moins réussis. Un sacré atout.

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Elle est secondée ici par la non moins remarquable Mélanie Thierry, dans le rôle d’une écrivaine, Frida, un peu plus en retrait mais essentiel : elle va faire basculer Gabrielle dans un amour lesbien et chavirant. C’est sur le devenir de cet amour que repose l’intrigue – notons au passage que l’écrivaine n’est pas non plus une précaire de la littérature. Par conséquent, toute dimension matérielle est ignorée. Pour le dire grossièrement : on est entre bourgeoises.

Les scènes d’intimité entre les deux femmes sont les plus belles du film. (Photo : Pyramide.)

Artificialité

Quoi qu’il en soit, les scènes d’intimité entre les deux femmes sont les plus belles du film. Qu’il s’agisse des brèves scènes sexuelles, de la sensualité des épidermes, de l’éclat de leurs dos nus sous le soleil ou de la courbe d’une mèche de cheveux, tout est rendu avec l’intensité nécessaire pour chasser l’effet esthétisant. Leur escapade dans les Alpes italiennes est le seul moment où Gabrielle s’est (quasiment) débranchée de son téléphone, vecteur d’appels en urgence de l’hôpital. Elle est comme suspendue dans un bonheur inattendu.

L’inversion de genre pour ce type de personnage ne suffit pas à La Vie d’une femme pour transcender une forme encore trop conformiste.

Hélas la mise en scène n’est pas toujours de cette qualité. Par exemple, Charline Bourgeois-Taquet ne s’en sort pas toujours très bien pour figurer le chaos de l’hôpital, notamment dans une scène de dispute entre Gabrielle et son adjoint (Laurent Capelluto), où les éclats de voix sont redoublés par le bruit des travaux effectués à proximité ; ou quand la chirurgienne s’étourdit au téléphone en étant bousculée par plusieurs véhicules passant à proximité. L’artificialité est trop voyante, dénuée d’audace. De même, l’apparition d’Erri de Luca en philosophe de la solitude ne convainc pas.

D’autres réserves pourraient être émises vis-à-vis du premier film français en lice pour la palme d’or – on n’en compte pas moins de cinq cette année. L’inversion de genre pour ce type de personnage ne suffit pas à La Vie d’une femme pour transcender une forme encore trop conformiste.

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Cinéma
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