« Dans la gueule de l’ogre », de Mahsa Karampour (Acid) ; « Histoires parallèles », de Asghar Farhadi (Compétition)

La nécessité d’un lien frère-sœur versus la vacuité d’une machinerie scénaristique

Christophe Kantcheff  • 15 mai 2026
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« Dans la gueule de l’ogre », de Mahsa Karampour (Acid) ; « Histoires parallèles », de Asghar Farhadi (Compétition)
Siavash a l’illusion d’avoir définitivement coupé les ponts avec l'Iran.
© Photo : DR

Dans la gueule de l’ogre/Mahsa Karampour/1h26

Dans la gueule de l’ogre

Siavash a un goût prononcé autant pour les costumes à paillettes que pour les ruines. C’est tout l’un ou tout l’autre, entre destruction et ornementation, comme si l’exil était une ligne de crête séparant les moments d’inspiration (à tous les sens du terme) et le sentiment de perte. Siavash a dû s’enfuir de Téhéran parce qu’il y faisait du rock. Avec un peu de chance, il a pu se rendre à New York où il vit depuis. Sa sœur, Mahsa, de dix ans son aînée, s’est, elle, installée en France, où elle devenue française et cinéaste. Les soubresauts de l’histoire iranienne les a éloignés. Elle vient le filmer pour nouer une conversation qui, en réalité, n’a jamais eu lieu (elle est partie quand Siavash était encore un enfant).

Mais Dans la gueule de l’ogre ne s’en tient pas à ce présent : depuis longtemps Mahsa utilise une caméra. Elle a commencé en Iran, en faisant des plans sur sa famille, et donc sur son petit frère. Elle a aussi des images du groupe qu’il avait formé, plus tard, les Yellow Dogs, dont les répétitions clandestines avaient lieu dans une cabane de fortune au-dessus des toits de Téhéran. Mahsa retrace ainsi le parcours de Siavash, qui lui est devenu non pas un étranger mais un homme dont l’univers lui est difficilement pénétrable. Un univers fait de masques (au propre comme au figuré), de fuite en avant, de dérision et d’esprit punk, en particulier avec le nouveau groupe qu’il a fondé à Brooklyn, Yaasss.

Dans la gueule de l’ogre est d’abord un beau film sur les liens entre un frère et une sœur. Même si ceux-ci se sont distendus, Siavash et Mahsa ont une assise familiale commune et un amour mutuel qui leur permettent de chercher comment redonner du sens à ce qu’ils sont l’un pour l’autre. Il y est aussi question des douleurs de l’exil – une nostalgie lancinante chez Mahsa, l’illusion d’avoir définitivement coupé les ponts pour Siavash – autant que de la façon dont on réactive ses identités, réinvente son existence. Plus le film avance, plus ces deux-là apparaissent moins comme des figures opposées que comme deux faces complémentaires, du type yin et yang : quand lui pense que la mort pourrait à tout moment les surprendre, elle lui répond qu’ils ont encore tant à faire…

Dans une dernière partie, Siavash et Mahsa font une virée en voiture à travers la Californie, sur des lieux qui pour lui sont liés à des souvenirs. C’est tout de même l’occasion pour eux de se déterritorialiser et de s’ancrer à la fois dans la mémoire et dans l’instant présent autrement et ensemble. Si les échos de la guerre sont toujours là, ils partagent désormais un terrain d’écoute et savent comment se retrouver l’un avec l’autre.

Histoires parallèles

Histoires parallèles/Asghar Farhadi/2h20

Photo : Carole Bethuel

Décidément la compétition peine à décoller. Heureusement, nous avons vu hier Fatherland, du polonais Pawel Pawlikowski, racontant le retour, en 1949, de Thomas Mann en Allemagne, pour la première fois après la fin de la Seconde guerre mondiale. Mann, interprété par Hanns Zischler – l’acteur d’Au fil du temps (1976), de Wenders – est accompagné de sa fille Erika, incarnée par la toujours remarquable Sandra Hüller, tandis que Klaus, son fils, se suicide au même moment. Film dont l’austérité en noir et blanc lui confère une forme de simplicité (et non de monumentalité) sur fond de ruines, du pays comme de la famille Mann. J’y reviendrai si Fatherland est au palmarès et, de toute façon, lors de sa sortie, non datée pour le moment.

Entrait aussi en lice Histoires parallèles, le deuxième long métrage réalisé en France par l’Iranien Asghar Farhadi – en salle simultanément – avec son casting de stars impressionnant mais si « étincelant » qu’il finirait presque par faire de l’ombre au film lui-même. L’intrigue se résume ainsi : pour son roman en cours, une écrivaine, Sylvie (Isabelle Huppert) surveille dans l’immeuble d’en face un appartement transformé en studio de bruitage. Elle fantasme des relations imaginaires (avec sexe, tromperie et meurtre) entre ceux qui y travaillent : Nita (Virginie Effira) et deux frères, Pierre (Vincent Cassel) et Christophe (Pierre Niney) – ce que le film met en scène dans sa première partie. Un garçon sans domicile fixe, Adam (Adam Bessa), voué à l’aider pour son proche déménagement, lit avec passion le roman de Sylvie et décide de faire en sorte que Nita en prenne connaissance. Ce qui ne va pas la laisser indemne, ni elle ni ses deux collègues.

Les films d’Asghar Farhadi sont avant tout des machineries scénaristiques habiles, avec des situations complexes et de fins entrelacements. Ici, il joue sur le brouillage entre fiction et réalité. D’aucuns jugeront : avec maestria. Il faut cependant passer une première étape un peu fâcheuse. Une fois son roman achevé, Sylvie se rend chez son éditrice (Catherine Deneuve, dans un petit rôle) pour le lui lire. Au bout de quelques pages, la sentence tombe : intrigue caduque et personnages datés. Que fait de cet avis d’experte le spectateur qui vient de voir le roman en image ? Est-ce une autocritique du cinéaste (vraiment ?) ou une vision sévère du métier d’éditeur ?

Puis intervient Adam, personnage que Farhadi a voulu complexe en en faisant un sdf plutôt gentil. Sans convaincre, parce qu’il est surtout l’agent du mal. Il harcèle Nita pour qu’elle lise le roman qu’elle croit de lui, qui contamine finalement les trois collègues. Scène centrale (au demeurant filmée platement) : au bout d’une nuit de travail, Christophe agresse Nita en tentant de l’embrasser. Et toute l’histoire se réorganise à partir de cette scène de violence sexuelle selon une logique attendue : Nita ne veut plus revenir travailler en présence de Christophe, Christophe tente de minimiser son geste, Pierre est ennuyé par cette histoire car ils ont une commande urgente.

Toute cette combinaison scénaristique pour en arriver là ! Quid, finalement, de la littérature, hormis le personnage de Sylvie, atrabilaire et misanthrope, qui se nourrit de boîtes de thon et allume ses cigarettes dans le grille-pain – Huppert est la seule à tirer son épingle de ce jeu finalement vain ? Histoires parallèles n’est pourtant pas un exercice totalement gratuit. Il en découle une leçon : attention avec la fiction, elle peut inciter au passage à l’acte ! C’est-à-dire le pire qui soit en matière de réflexion (si l’on ose dire) sur cette question. Soyons sûr, en tout cas, que le film d’Asghar Farhadi, quant à lui, ne fera agir personne.

Cinéma
Temps de lecture : 6 minutes
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