Parcoursup : le mal invisible qui ronge les couloirs du lycée
Alors que les procédures de sélection s’intensifient, une onde d’anxiété traverse les établissements de France. Entre l’opacité des algorithmes et la peur du déclassement, comment ce passage obligé transforme-t-il la construction de soi en un défi psychologique ?
dans l’hebdo N° 1916 Acheter ce numéro

Cet article, signé par Sabrine, Malory, Maréva et Élise, est issu de notre numéro spécial réalisé par des lycéen·nes de Romans-sur-Isère (Drôme), disponible intégralement en PDF ici.
Le saviez-vous ? Près de 40 % des lycéennes affirment que le stress scolaire a déjà provoqué chez elles de réels problèmes de santé. Cette statistique alarmante n’est pas une estimation nationale, mais le résultat direct d’une enquête que nous avons menée au sein du lycée du Dauphiné, à Romans-sur-Isère. En interrogeant un échantillon représentatif de 110 élèves (de la seconde à la terminale), nous avons voulu mesurer l’impact réel de la pression scolaire et de Parcoursup sur leur quotidien.
Ce mal-être prend sa source dans une obsession nouvelle : celle du « dossier parfait ». Les élèves se disent « matrixés » par les notes dès la classe de première : sur 100 élèves interrogés, 81 confient avoir des doutes profonds sur leur avenir. Entre la peur de ne pas être accepté dans la filière de leur choix et l’opacité ressentie des algorithmes de sélection, le lycée se transforme en une course à la performance permanente.
Sur 100 élèves interrogés, 75 souffrent de troubles du sommeil, probablement liés à la pression de l’orientation. Ce chiffre fait écho aux analyses de chercheurs renommés répartis dans toute la France. Il n’est pas qu’une statistique froide : il traduit une réalité physique dans les chambres des lycéens de Romans. Sur les 110 élèves qui ont répondu à notre questionnaire, une écrasante majorité d’externes (les trois quarts) et la totalité des internes interrogés déclarent avoir des difficultés à s’endormir.
L’impact psychologique de cette pression scolaire se traduit par un recours concret aux soins : notre enquête révèle que 30 % des lycéennes ont déjà consulté un thérapeute (psychologue, psychiatre ou kinésiologue) pour des raisons liées à leur scolarité, contre seulement 7 % des garçons, soit une proportion 4 fois supérieure chez les filles, qui sont donc surreprésentées
Élèves, parents et professionnels sont inquiets
Dès l’entrée en classe de première, les élèves découvrent la plateforme Parcoursup, qui marque le coup d’envoi d’une véritable course à l’excellence. Si beaucoup subissent la pression de familles exigeantes, d’autres, au contraire, souffrent d’un manque d’accompagnement et se retrouvent totalement désorientés. Dans les deux cas, Parcoursup représente une réelle source d’inquiétude pour un grand nombre d’élèves. La situation peut rapidement devenir anxiogène.
Cette anxiété devient parfois si envahissante que certains élèves basculent dans une véritable détresse, tant psychologique que physique. Comme s’en inquiète le docteur Motet, pédopsychiatre responsable du centre médico-psychologique de Romans-sur-Isère : « Elle peut aboutir à un découragement, et parfois à des éléments dits anxio-dépressifs, avec une impossibilité à se projeter concrètement dans l’avenir, et une baisse de la motivation et de l’énergie nécessaires pour avancer. » Dans les cas les plus extrêmes, cette détresse peut même pousser certains jeunes à développer des comportements autodestructeurs.
Parcoursup n’inquiète pas seulement les élèves ou les professionnels. Les parents, eux aussi, sont nombreux à ressentir une forte anxiété vis-à-vis de l’avenir de leur enfant. La mère d’une adolescente en terminale nous confie son inquiétude : elle redoute qu’il n’y ait plus de place dans la filière choisie par sa fille, ou encore que la dyslexie de son enfant ne soit pénalisante pour son avenir professionnel. Elle explique avoir visité quelques écoles privées « au cas où », même si le prix est parfois rédhibitoire. Malgré le stress ressenti, elle s’efforce de rester présente et de rassurer sa fille au mieux.
Le poids du milieu social
L’angoisse de l’orientation ne frappe pas tout le monde de la même manière. Nos données révèlent une fracture sociale : alors que les familles les plus favorisées anticipent Parcoursup dès la seconde en investissant dans des stratégies d’évitement (écoles privées hors plateforme, coachs), d’autres élèves se retrouvent seuls face à l’algorithme. Comme l’analyse le sociologue Alban Mizzi, le stress est le reflet d’une « peur du déclassement » pour les uns et d’un manque d’accompagnement pour les autres.
Au fond, Parcoursup n’est peut-être pas seulement une plateforme d’orientation, il cristallise les limites du système éducatif.
Cette situation met en lumière un paradoxe majeur de notre système éducatif. Depuis les années 1950, la France a connu une massification scolaire sans précédent (hausse du taux de scolarisation et du taux d’accès aux diplômes) : le baccalauréat, autrefois signe de distinction rare, est devenu la norme. Cependant, cette ouverture a produit l’effet inverse d’une démocratisation réelle. En effet, alors que le nombre de candidats explose, les places dans les filières publiques les plus prisées sur Parcoursup se transforment en un véritable entonnoir sélectif.
Ce rétrécissement des chances profite directement aux familles les plus aisées. Leur avantage ne réside pas seulement dans la capacité à payer des écoles privées, mais aussi dans une préparation invisible dès la classe de seconde. Grâce à des professeurs particuliers, un encadrement renforcé et une parfaite maîtrise des rouages de l’orientation, les élèves de ces familles maximisent leurs chances d’intégrer les meilleures filières publiques. Ils arrivent devant l’algorithme avec des dossiers « blindés », là où d’autres élèves, moins informés ou moins accompagnés, se retrouvent démunis.
Une insécurité permanente
Cette réalité locale observée au lycée du Dauphiné s’inscrit dans un contexte national de plus en plus tendu, comme le confirment les documents annexes au projet de budget 2026. On y constate que la part globale des néobacheliers recevant au moins une proposition sur Parcoursup est en recul, avec une baisse de 1 point pour s’établir à 93,5 %. Ce durcissement de l’entonnoir sélectif frappe toutes les catégories : le taux de réponses favorables recule à 97,2 % pour la filière générale (- 0,5 point), à 91,6 % pour la filière technologique (- 0,5 point) et connaît une chute brutale en filière professionnelle avec seulement 82,9 % d’admis, soit une perte de 2,9 points en un an.
Ces chiffres officiels prouvent que la massification scolaire se heurte aujourd’hui à une sélection de plus en plus rigoureuse qui n’épargne personne. Pour les élèves, ce recul statistique se traduit par une insécurité permanente et le sentiment que, malgré les efforts fournis, les places disponibles se dérobent, transformant l’orientation en un facteur majeur de détresse psychologique.
Ce rétrécissement des chances profite directement aux familles les plus aisées.
Au fond, Parcoursup n’est peut-être pas seulement une plateforme d’orientation, il cristallise les limites du système éducatif. Entre le processus de démassification progressif de l’enseignement supérieur, où même les licences deviennent de plus en plus sélectives, et les profondes inégalités sociales, l’accès aux études se transforme en parcours d’obstacles. En se resserrant, il transforme l’avenir des élèves en une source d’incertitude permanente. Là où certains avancent guidés, accompagnés, d’autres se retrouvent seuls face à des choix décisifs, amplifiant le stress et le sentiment d’injustice.
Dans ce contexte, les inégalités d’accompagnement observées au lycée du Dauphiné ne font que s’accentuer. Certains élèves mieux entourés arrivent à anticiper les attentes du système, tandis que d’autres avancent seuls. Grâce aux statistiques, on peut dire que le stress devient un facteur structurant de l’expérience scolaire. Alors une question demeure : en cherchant à mieux sélectionner, notre système éducatif ne prend-il pas le risque d’abîmer toute une génération ?
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